
Et c’est reparti. Dernière ligne droite avant la fin de l’année. “C’est la dernière reprise que je fais ici.”, remarque B., le sourire aux lèvres et un tout petit peu de nostalgie, déjà, dans ses yeux bleus si bleus. On est aux ordinateurs, il est 8h à peine.
“J’ai pas envie d’arrêter d’être celui que je suis en vacances.” bredouille Monsieur Vivi. On est accoudé à la grande fenêtre du couloir. Il est 8h30.
“J’ai pas spécialement envie d’être là.” mord T. On arpente les rues d’Ylisse, il est midi.
Comme à chaque fois, il va falloir réinventer. Retrouver du sens à ce que nous faisons.
Heureusement, les mômes mordent dans ce vertige existentiel et le réduisent à rien. Comme les 3èmes Daleks, que je me prends en pleine tronche. Ils ont décidé de reprendre le pouvoir. Entrent en trombe, mettent trois plombes à s’installer, et continuent leurs discussions entamées au cours précédent. Il me faut près de vingt minutes pour leur rappeler à quoi ressemble le cours de français. Que non, je ne négocierai pas un “cours tranquille” (lire : les faire bosser sur trois questions vagues tandis qu’ils pourront bavasser discrètement). Que oui, on va bosser sur la fin d’Antigone, que c’est important. Recommencer à se montrer exigeant, à solder d’un haussement d’épaules leur hostilité pour leur montrer à quel point m’importe uniquement le fait qu’ils s’emparent de ce sur quoi nous travaillons. Qu’ils s’intéressent au destin des Labdacides. Ils n’ont pas idée à quel point ce haussement d’épaules me coûte. À quel point, souvent, j’aimerais acheter la paix sociale en bafouillant “bon vous lisez le texte, vous essayez de faire les questions, je vous laisse un quart d’heure.” tout en sachant qu’avec eux, ça ne fonctionne pas.
Je prends donc leur antipathie en pleine face, mais petit à petit, tout le monde s’y met. Compare Créon, se rêvant grand timonier, avec les dictateurs de la seconde guerre mondiale, manipule l’analogie et l’usage du mot condescendance. Je respire un peu plus doucement.
Deuxième heure. Je leur passe enfin l’adaptation de la pièce avec Barbara Schultz et Robert Hossein que je déteste. K. lève la main :
“J’ai pas aimé du tout monsieur.
– Pourquoi ?
– Vous avez vu la robe d’Antigone ? C’est une princesse, moi je pensais qu’elle aurait une robe avec des diamants, une robe de princesse, quoi.”
Trouver du sens à ce métier. Essayer de donner à ces mômes quelques outils pour appréhender un monde dans lequel non, toutes les princesses ne demandent pas aux animaux de la forêt de confectionner sa robe. Leur donner les armes qui leur permettront de ne pas se faire manger tout cru.
C’est reparti.