Jeudi 20 avril

Aujourd’hui, ce ne sera pas un petit bout d’histoire. Aujourd’hui, ce sera la journée complète d’un prof de REP +. Pour que tu vois ce que ça donne, que tu t’y destines ou pas.

Mon réveil a sonné beaucoup trop tôt, à 6h10,  parce que je le règle beaucoup trop tôt. Et aussi parce que hier soir, j’avais passé trop de temps à essayer de vaincre un boss de jeu vidéo qui a tendance à me soulever par la mâchoire avec sa faux, d’une manière à mon avis pas du tout agréée par le syndicat des moissonneurs. 

Je me suis levé, je me suis fais foncer dedans par mon lapin. Je me suis douché, je me suis fais grogner dessus par mon lapin. Je suis sorti, et mon lapin m’a suivi sur le palier parce que, vu mon état, je n’avais pas refermé la porte derrière moi. 

Sinon la journée commençait bien.

J’ai pris le métro, j’ai pris les escalators, j’ai pris le RER. Je me suis dit que j’allais lire la Recherche du temps perdu, parce que ça impressionne les gens, quelqu’un qui lit Marcel Proust. Je me suis rappelé que je le lisais sur liseuse, alors à la place, j’ai relu Harry Potter.

Je suis arrivé au collège. Il y avait réunion, mais j’étais pas concerné. Mais d’un autre côté, il fallait rendre le sujet du brevet blanc de français à la direction aujourd’hui. On n’avait pas commencé à le rédiger. Il était 8h00, j’avais pas cours avant 14h, je me suis dis qu’on était large, je suis allé prendre un café. J’ai dit bonjour à A., j’ai dit bonjour à W., j’ai pas dit bonjour à N. (mais on aime bien être méchant avec N.), j’ai dit bonjour à V. J’ai dit bonjour à T. Il était 8h30, je me suis dit qu’on était large.

On s’est installé avec T. pour préparer le brevet. La fille de C. était malade, elle pouvait pas venir, B. était en formation, elle pouvait pas venir. Je me suis dit qu’à deux, on était large. On a passé presque une heure à trouver un texte correct, une heure à rédiger les questions, une heure à préparer la rédaction et à tout relire. Du coup il était 11h30, on était moyennement large. On a envoyé le mail à C. et B. pour les relire. C. venait de nous envoyer un mail. Elle avait bossé elle aussi. Elle avait rédigé un brevet blanc.

Du coup on avait plus un, mais deux sujets à choisir. Je me suis dit qu’on était littéralement trop forts, dans l’équipe de français.

T. est parti, il avait cours, lui. Je me suis dit que j’allais me changer les idées. Je suis allé parler avec C. Elle m’a expliqué que P., notre collègue d’espagnol, ne reviendrait plus. P. est vacataire. On l’a catapulté dans notre bahut, à Ylisse, un bahut où on n’envoie pas de profs stagiaires, parce qu’il est réputé trop difficile. Par contre, on y plonge des vacataires qui n’ont même pas eu le droit à un embryon de formation. On les met devant les classes “parce que ce sont les consignes : on doit mettre des profs devant les élèves”, nous explique la direction.
P. a fait tout ce qu’il a pu : il a jonglé avec ses études et ses cours, a assisté aux heures d’autres profs pour voir comment ils enseignaient, a préparé ses leçons avec C. 

Ça n’a pas suffit.

On l’a convoqué sans expliquer pourquoi aux Ressources Humaines de l’Académie, et on lui a annoncé qu’il ne faisait pas l’affaire. Qu’il était déplacé. Que tout ce qu’il était en train d’apprendre ne servait à rien. Quand t’es vacataire, tu dois convenir ou partir, c’est comme ça.

J’ai un peu eu l’impression que le boss de jeu vidéo venait de m’empaler par la mâchoire.

Il était midi, je suis allé manger un sandwich avec T. On a parlé de musique, on a parlé un peu de travail, on a parlé de livres, on a parlé d’ailleurs. C’était chouette. Et bref.

En revenant, dans les couloirs, il y avait H. H. est conseillère pédagogique de musique et venait assister à une répétition chant de la 6ème Glee, la classe dont je suis prof principal. Sauf qu’on avait oublié de la prévenir qu’on avait déplacé la répétition à la semaine prochaine et qu’elle s’était tapé trente minutes de voiture jusqu’à la riante Ylisse pour rien. Du coup, M. Vivi a discuté avec elle quelques minutes puis a dû partir pour préparer ses cours. Alors j’ai parlé avec H., même si je suis nul en musique, nul en organisation et nul en projets. Mais bon, parler avec les gens, j’aime bien. 

J’ai entamé ma première heure de cours avec les 6èmes. Sauf qu’il y avait intervention méditation. Alors j’ai médité avec eux. Mais j’ai pas fais cours.

Après j’avais encore une heure de trou, parce que les profs ne travaillent jamais. Mais L. est arrivée furax. Parce que l’heure d’avant, un élève l’avait enfermée dans sa salle. Du coup, elle est allée voir la principale, et je suis allé prendre sa classe. 

Détail. L. est prof de maths. Ma kryptonite pédagogique.

Et sa classe, ce sont les 3èmes Daleks. Ma kryptonite adolescente.

Alors pendant une heure, j’ai essayé de les aider à résoudre leurs problèmes à base de tangente, de fonctions affines et autres barbarismes. 
Heureusement, ma copine T. est arrivée. 

T. est toujours pas prof de maths, mais d’anglais. Avec T., on aime rien tant que raconter des blagues de cul.

On est des adultes responsables. On sait se tenir.

On a raconté des blagues de cul à voix basse.

Jusqu’au moment où on a remarqué un truc que C. cachait dans sa main. Un rectangle marron enveloppé dans du plastique. C. est devenue toute blanche.

Il nous a fallu dix minutes pour nous rendre compte que :

1. C’était pas du shit, mais un carambar DÉGUISÉ en shit (cherche pas).
2. Qu’ont pouvait s’en servir pour faire peur à C. On l’a menacé de le lui piquer, d’appeler les flics, de cacher son trésor dans une partie incongrue de notre anatomie. 

Quand L. est finalement revenue pour finir son cours, elle a trouvé une classe médusée et trois profs (parce qu’une autre collègue d’anglais s’était pointée) morts de rire. La honte totale.

Il était 16h, j’ai commencé mes vrais cours. Latin. Deux heures avec les 3èmes. On a étudié la dynastique des julio-claudiens, on a expliqué l’ablatif absolu et la colonne trajane. Ils ont kiffé (surtout la colonne trajane, l’ablatif absolu un peu moins). On a appris les mots scélérat, panégyrique et turpitude. On a mis en place un jeu qui consiste à les placer au moins une fois pendant leurs prochains cours. Non, j’ai même pas honte.

“Monsieur, vous voyez, si on était comme ça, genre douze par cours, mais oh la laaaaa, on apprendrait tellement de trucs !” m’a dit A. en partant. Je me suis demandé ce qu’elle aurait pensé des études qui expliquent de façon lénifiante que non, les effectifs n’ont rien à voir avec les résultats et que si les élèves ne réussissent pas dans des classes à vingt-sept, c’est juste parce qu’on est nuls, comme profs.

Il était 18h, et je suis entré en Conseil d’Administration sur le budget. J’ai essayé de suivre pendant quinze minutes, et après mon esprit s’est mis à gambader tout nu dans les champs. On a beaucoup parlé, polémiqué sur des protocoles et causé moyens supplémentaires et grève probable.

Il était 21h10. J’ai pris le RER, j’ai pris les escalators, j’ai pris le métro. Mon lapin pionçait parce que 22h, ça fait un peu tard quand même.

Je me suis dit que ce soir, j’affronterais peut-être pas une faucheuse foldinguo. 

Un collège fou fou fou, ça suffisait.

Mercredi 19 avril

Remise de devoirs aux 3èmes Daleks.

C’est l’une des nombreuses fonctions du prof sur laquelle je n’arrive toujours pas à me positionner. Dois-je remettre les copies d’une voix caverneuse, façon Dark Vador lors d’une réunion de travail – “Votre manque de travail me consterne” – me la jouer coach de motivation de cross-fit – “Allez les chéris, ça pique mais c’est pour votre bien ! Alors maintenant on se sort les doigts de la trousse et on se remet au boulot !” – ou rester dans la sobriété totale ?

Les notes sont basses. Et j’en suis responsable. J’ai été tellement heureux de les voir bosser harmonieusement les semaines avant les vacances que je me suis laissé aller à des compliments que je ne sors que rarement. Résultat : un devoir bâclé, des réponses prouvant que les mômes ont bien compris, mais n’ont pas eu la volonté de se casser le ninnin à justifier.

Sauf M. et K.

M. et K. sont deux gamins absolument peu remarquables. Une discrétion peu commune pour des 3èmes d’Ylisse, et un sérieux silencieux. Ils ne lèveront presque jamais la main pour répondre, mais leur travail sera toujours fait, au maximum de leurs capacités. K. se bat depuis quatre ans contre une sévère dyslexie et a pris en compte tous les conseils qui lui ont été donnés. Il ne s’exprime à l’écrit qu’en phrases courtes, minimales si possibles. Il a ainsi appris à structurer sa pensée sans la moindre fioriture. Il va systématiquement à l’essentiel. 

Et pendant que les 3èmes Daleks s’agitent, râlent, lancent que c’est pas juste d’abord et que je suis rien qu’un méchant, j’aperçois K. et M. s’appliquant à déchiffrer leurs appréciations. Et rangeant leurs copies silencieusement, pour attendre la suite des consignes.

Je ne les monterai pas en exemple, ce serait déloyal de ma part. Mais je me permets un sourire. Petit hommage face au triomphe de ceux qu’on ne voit jamais.

Mardi 18 avril

Et c’est reparti. Dernière ligne droite avant la fin de l’année. “C’est la dernière reprise que je fais ici.”, remarque B., le sourire aux lèvres et un tout petit peu de nostalgie, déjà, dans ses yeux bleus si bleus. On est aux ordinateurs, il est 8h à peine.

“J’ai pas envie d’arrêter d’être celui que je suis en vacances.” bredouille Monsieur Vivi. On est accoudé à la grande fenêtre du couloir. Il est 8h30.

“J’ai pas spécialement envie d’être là.” mord T. On arpente les rues d’Ylisse, il est midi.

Comme à chaque fois, il va falloir réinventer. Retrouver du sens à ce que nous faisons. 

Heureusement, les mômes mordent dans ce vertige existentiel et le réduisent à rien. Comme les 3èmes Daleks, que je me prends en pleine tronche. Ils ont décidé de reprendre le pouvoir. Entrent en trombe, mettent trois plombes à s’installer, et continuent leurs discussions entamées au cours précédent. Il me faut près de vingt minutes pour leur rappeler à quoi ressemble le cours de français. Que non, je ne négocierai pas un “cours tranquille” (lire : les faire bosser sur trois questions vagues tandis qu’ils pourront bavasser discrètement). Que oui, on va bosser sur la fin d’Antigone, que c’est important. Recommencer à se montrer exigeant, à solder d’un haussement d’épaules leur hostilité pour leur montrer à quel point m’importe uniquement le fait qu’ils s’emparent de ce sur quoi nous travaillons. Qu’ils s’intéressent au destin des Labdacides. Ils n’ont pas idée à quel point ce haussement d’épaules me coûte. À quel point, souvent, j’aimerais acheter la paix sociale en bafouillant “bon vous lisez le texte, vous essayez de faire les questions, je vous laisse un quart d’heure.” tout en sachant qu’avec eux, ça ne fonctionne pas.
Je prends donc leur antipathie en pleine face, mais petit à petit, tout le monde s’y met. Compare Créon, se rêvant grand timonier, avec les dictateurs de la seconde guerre mondiale, manipule l’analogie et l’usage du mot condescendance. Je respire un peu plus doucement.

Deuxième heure. Je leur passe enfin l’adaptation de la pièce avec Barbara Schultz et Robert Hossein que je déteste. K. lève la main : 

“J’ai pas aimé du tout monsieur.
– Pourquoi ?
– Vous avez vu la robe d’Antigone ? C’est une princesse, moi je pensais qu’elle aurait une robe avec des diamants, une robe de princesse, quoi.”

Trouver du sens à ce métier. Essayer de donner à ces mômes quelques outils pour appréhender un monde dans lequel non, toutes les princesses ne demandent pas aux animaux de la forêt de confectionner sa robe. Leur donner les armes qui leur permettront de ne pas se faire manger tout cru. 

C’est reparti.

Lundi 17 avril

Demain, reprise. Douze semaines d’un coup. Douze semaines avant la fin de cette année scolaire qui, sans en tirer un bilan maintenant, aura été totalement délirante à plein de points de vue. Douze semaines pour :

– Amener les 3èmes A(pocalypse) et Daleks jusqu’au brevet. Si j’arrive à trouver la clé de leurs motivations individuelles, je veux bien remplacer Indiana Jones pour trouver les reliques anciennes dont il n’a pas eu le temps de s’occuper.

– Réussir à ne pas étrangler A. et son petit sourire suffisant, R. et sa propension à émettre des bruits d’animaux en cours, C. et son inertie qui pourrait être un sujet de doctorat de physique. Pas gagné.

– Aider Monsieur Vivi à préparer le spectacle des 6èmes Glee et changer la fin d’année en fin de saison de série américaine, avec grand spectacle à la fin duquel tout le monde tombe dans les bras les uns des autres. Je mets une petite bougie sur l’auteur de Will Schuester chaque soir.

– Trouver des élèves motivés pour faire du latin l’année prochaine et convaincre Cheffe et Cheffe Adjointe d’arrêter de coller ces heures là par paquet de deux, de 16h à 18h. Là ce ne sont pas des petites bougies dont je vais avoir besoin, mais carrément des sacrifices d’animaux variés.

Ouais… Douze semaines, et ça promet d’être rempli !

Dimanche 16 avril

Et le dimanche on s’évade.

Attention, ceci est un billet type lifestyle, vlog, ou je ne sais pas trop quoi, donc sachez que je n’en voudrais à personne si vous décidez de passer votre chemin. Mais le fait est que, suite à mon billet de la semaine dernière sur la course à pied, j’ai reçu près d’une centaine de messages sur ma “pratique” de ce noble sport. (le genre de truc qui n’arrive JAMAIS quand je cause de la nouvelle réforme de l’orthographe ou des habitudes vestimentaires en salle des profs). Et comme c’était ça ou vous re-carrer un billet jeu vidéo, j’ai opté pour répondre aux questions qui sont le plus souvent revenues d’un seul coup. Alors accrochez-vous et rentrons dans l’univers violemment coloré de la course à pied (ah, on me glisse à l’oreillette que si je ne veux pas gagner de points d’arthrose, je dois dire “running”).

Depuis combien de temps cours-tu ?

Je suis un jogger du dimanche depuis quatre ans environ. À savoir que j’ai commencé tranquillement, histoire de me donner l’impression que je pratiquais une activité physique régulière. Il y a cinq ans, j’étais pas mal bouboule, et j’ai sué à perdre 5 kilos en faisant un régime débile, et 10 autres dès que je me suis mis à bouger un peu. En jouant à Wii Fit, comme quoi, il n’y a pas de routes trop ridicules pour se mettre à faire du sport. 
Au bout d’un moment, et pas mal motivé par le blog de mon amie Sonia, j’ai franchi le cap – à savoir la porte de mon appartement – ai acheté des chaussures ridicules, et me suis mis à trottiner dans la verdure.

Depuis deux ans, je m’entraîne beaucoup plus régulièrement, environ quatre heures par semaine.

Mais pourquoi ? Pourquoi tu t’infliges ça ?

(Je n’ai même pas reformulé la question).

Soyons honnête : au début, la motivation était uniquement esthétique. De plus, la course me semblait le sport le plus simple à pratiquer et nécessitant le moins de matos et de contraintes : je suis une feignasse patenté, je dois absolument trouver des activités ne me permettant pas de me trouver des excuses pour ne pas y aller.

Et puis, petit à petit, j’ai fini par y prendre du plaisir. Oui, je sais, c’est tarte, cliché et ça peut limite sembler malhonnête, mais c’est le cas. J’ai appris à être heureux d’accomplir des performances physiques. Heureux de découvrir des environnements familiers, mais qui se métamorphosent totalement quand on les parcours en courant. Heureux aussi de me trouver dans une situation où je suis vraiment tranquille. Plus qu’en tirant les rideaux, plus qu’en éteignant mon téléphone. Je ne me sens jamais aussi près de la méditation que lorsque je cours. 

Et surtout, j’ai trouvé un sens à la course. Et ça c’est important. Quelque chose de profond : courir, à mon rythme ou en me lançant des défis, me rend profondément heureux.

Enfin, courir m’a ouvert la porte à énormément d’autres choses : j’ai rencontré des gens (hello Guillaume et Nadia), j’ai écouté masse de livres audios, j’ai oublié de mépriser mon corps. Ça compte beaucoup.

Quel matos utilises-tu ?

Oui, alors là, je dois avouer que la question m’a laissé perplexe. J’essaye de ne pas céder à la mode des douze milliards d’accessoires que des génies du marketing essayent de refiler au sportif parisien moyen, forcément accroc à la consommation. 

Je cours en short de sport et T-shirt de base, trouvés dans les bacs à promo des magasins de sport ou de fringues.
Concernant mes chaussures, j’ai commencé avec une paire de pompes que j’ai oubliée (paix à son âme), puis des Asics GT-2000 (au début j’avais répondu à la première personne qui m’a demandé ça “les noires et oranges” mais il paraît que ce n’est pas assez précis), très chouettes mais un peu lourdes. Elles ont décédé au marathon. Et là, sur les conseils de Nadia, que c’est une dame qui s’y connaît, j’ai pris des Skechers 5, qu’elles te donnent l’impression de bondir comme un petit lapin. 

Sinon, j’utilise aussi une ceinture pour mettre des trucs dedans (celle-là).

Mais je pense que l’essentiel dans mon matériel reste l’impressionnante quantité de podcasts que je me trimballe : comme je suis un prof de français, je passe beaucoup de temps à écouter la compagnie des auteurs sur France Culture, ou les milliers d’émissions que je vois passer et que je n’ai pas le temps d’écouter ailleurs.

Et il y a bien sur la géniale application Zombies Run dont j’avais déjà parlé dans le lien. (mon dieu, j’ai l’impression de me changer en homme sandwich).

Ah si. Pardon. J’oublie le truc quasi obligatoire. Les foutues semelles orthopédiques. Oui c’est ridicule, oui ça a un coup, mais il y a 90% de chance pour que tu en aies besoin si tu veux courir sérieusement et que ça t’évite tout un tas de blessures et de pathologies à la noix.

Après avoir fait le marathon, quels sont tes objectifs désormais ?

Je n’ai pas vraiment d’objectifs à vrai dire. J’ai participé au marathon, avec le recul, de façon un peu inconsciente et sans Sonia, je n’aurais jamais ni eu le dossard, ni fini la préparation physique. J’essaye de courir comme j’écris : sans me poser trop de questions et au gré des hasard et des rencontres, même si maintenant, j’ai envie de faire le marathon breton de la Transléonarde, parce que le nom est très très très rigolo et que les paysages doivent être splendides.

Est-ce que ça vaut le coup de se mettre à courir ?

Uniquement si on en a envie. Oui, la réponse est débile. Mais je crois que si je n’avais pas ressenti dès le début un brin de plaisir quand j’ai commencé à trottiner, je me serais arrêté immédiatement.
Oh et juste un dernier conseil : pas de stakhanovisme. On commence petit. Genre vraiment. Histoire de ne pas se retrouver les chevilles, genoux et tendons en vrac comme ça m’est arrivé au départ quand j’ai voulu faire le kéké.

Et là, je sors de mon costume de blogueur mode en frissonnant pour… repasser celui de prof. -_- 

Joie, bonheur, exaltation.

Samedi 15 avril

Parmi les phrases que j’essaye d’éviter de prononcer devant des élèves, il y a aussi : “vous allez voir, ce texte / ce roman / ce poème est génial.”

Il y a à cela pas plusieurs raisons : la première est que l’adolescent est un être contrariant, qui se construit beaucoup en opposition. Du coup, dévoiler son amour pour un récit peut être vu comme une provocation pour les mômes, qui examineront immédiatement d’un air suspicieux la feuille que le prof vient de leur distribuer avec un grand sourire niais.

D’autre part, un effet d’accoutumance est à craindre. Tout au long de leur scolarité, les chiards entendront parler avec des trémolos dans la voix de textes exceptionnels, dont ils ne saisiront pas forcément, ou pas immédiatement la beauté et l’importance. Comment, dès lors, pourraient-ils faire confiance à un prof autant qu’un autre.

Enfin, il y a l’envie de ne pas dévoiler la fin de l’histoire. Parce qu’il y a peu de moments dans ce boulot qui égalent en intensité ce moment où l’un des mômes lève la tête, des étoiles dans les yeux, pour lancer, sans lever la main, sans se soucier d’être pertinent, juste par passion : “Mais c’est trop bien en fait !”

Vendredi 14 avril

Soirée parfaite chez Monsieur Vivi après une journée qui l’était presque tout autant. On parle un peu boulot – un peu, juste un tout petit peu – avant d’aller chasser des monstres dans une partie de L’Appel de Cthulhu

Ce soir on discute stabilité. Et je remarque que ce qui défini le boulot de prof est l’absence total de ce concept. On n’est jamais sur ses appuis, dans le métier. Chaque heure est différente, chaque cours dissemblable. On doit faire preuve de fermeté mais également d’une grande capacité d’adaptation. Se remettre en question en permanence, tout en étant capable d’incarner une figure rationnelle et rassurante. D’être toujours tourné vers ses élèves tout en interrogeant sa pratique personnelle. Pas étonnant, alors que certains profs soient égocentriques et capables de noircir, jour après jour, des lignes sur leur boulot. 

Ou que d’autres soient fatigués. Parce que passer son temps en déséquilibre, ça fatigue. C’est peut-être ce qui fatigue le plus.

Alors on décide pour le moment de laisser ce sujet là de côté, et on joue. On rigole, vraiment beaucoup. Quand l’un des personnages rate son jet de dés et s’étale par terre (il le fait au moins une fois à chaque partie), que G. passe la moitié de l’action à diner avec le capitaine du bateau, ou que I. réussi à vaincre le grand méchant en le poussant dans le dos, parce que c’est la plus forte, d’abord.

Six personnes très heureuses. Ce soir, pas besoin de plus.

Jeudi 13 avril

L’autre jour, je reçois un mail de N. N. est jeune prof de français, et a envie de demander sa mutation dans un collège de REP+. Elle me demande de lui décrire le collège Ylisse, afin de savoir s’il est susceptible de l’intéresser.

Je suis toujours complètement abasourdi et admiratif devant ce genre de personnes. Comme C., arrivée cette année, qui souhaitait également commencer sa carrière dans un bahut “classé”.

Les élections approchant, la fameuse antienne “mais comment attirer des profs dans les zones sensibles et non pas y foutre des profs néophytes qui n’ont rien demandé.” se représente. Et comme toujours, on propose de timides mesures : une petite rallonge financière, quelques points en plus qui permettront, paradoxalement, de quitter l’établissement au plus vite… et pas grand-chose d’autre. Zéro réflexion sur un accompagnement véritable dans le métier, sur des possibilités matérielles et humaines d’être véritablement accompagné, et formé, de mettre en place des projets véritablement intéressants. 
Et le bel enthousiasme de N., de C. leur motivation et leur envie de se confronter à un public pas toujours évident dans un métier complexe ne sera absolument pas reconnu. Alors que ce sont clairement de ces collègues-là que les mômes ont besoin. 

Dans mes rêves les plus fous, la première année d’un prof débutant en REP + serait une année transitoire. Non pas de stage, mais une période pendant laquelle les nouveaux collègues seraient prioritaires sur les formations qui les intéressent, auraient la possibilité d’enseigner aux côtés d’un autre collègue s’ils le souhaitent, disposeraient de temps pour débriefer entre eux ou avec des enseignants “aguerris”. Une vraie entrée dans le métier. Parce que se manger la réalité de travail de prof, au début, c’est compliqué. Plus encore dans des bahuts difficiles. 

Et que oui, il faut prendre soin des nouveaux, et ne pas les jeter sous le rouleau compresseur du quotidien. Parce qu’ils ont les connaissances, l’énergie et l’enthousiasme. Et que c’est par eux avant tout que l’éducation pourra s’interroger, se réformer, évoluer.

Mercredi 12 avril

Conversation à côté de moi, dans le métro l’autre jour. Il fait chaud, je viens de courir 42km, je ne suis clairement plus opérationnel. J’ai la tête affalée contre la vitre du wagon.

“Ah ouais, y avait le marathon de Paris ce matin !
– Mme Robin, elle a dit à la classe de mon frère qu’elle allait le courir.
– La blague ! Tu crois que les profs ils courent, pendant leurs vacances ?
– Bah j’en sais rien, ils font quoi tu crois ?
– Leurs trucs de profs ! Ils se retrouvent entre eux, ils parlent de leur cours, et après ils partent à la plage avec leurs enfants. Ils font pas des trucs… des trucs… des trucs BIENS quoi. Sinon ça serait pas des profs.”

Je n’ouvre pas les yeux, mais d’après les voix, je pense qu’il s’agit de lycéens. Donc même à cet âge-là, ça continue à nous poursuivre. Le prof, qui dort dans son casier, où se retire silencieusement entre deux paquets de copies. Au début je trouvais ça vexant. Maintenant, j’y vois une façon pour les mômes de se rassurer. Les profs, les AED, les CPE, l’administration, garants immuables de quelque chose dont on manque beaucoup en ce moment : la stabilité. Un adulte travaillant dans un établissement scolaire ne court pas de marathon, ne chante pas dans un groupe de musique, ne fait pas de moto : ce serait inquiétant. Ça voudrait dire qu’il peut être quelqu’un d’autre et, par conséquent, disparaître.

C’est d’ailleurs l’un des sujets de préoccupation de Cheffe à Ylisse, cette année : l’instabilité des adultes. En moyenne, un prof reste au bahut un peu moins de trois ans. Moins qu’un collégien. Avec mes trois ans d’ancienneté dans l’équipe de français, je serai l’année prochaine le deuxième “plus vieux” du groupe. Ça rajoute encore à l’agitation, à l’inquiétude des mômes.

En plus d’être enseignants, éducateurs, psychologues, infirmiers, assistants maternels, confidents, on doit être piliers. 

Ça fait beaucoup.