L’autre jour, N. entre en cours comme à son habitude, c’est à dire en braillant de façon tout à fait joviale (je crois qu’il s’agit de la seule personne pour qui il me faille faire un effort conscient pour comprendre si elle se plaint ou se réjouit) :
“Monsieeeeeur je suis trop contente ! – Oui, je vois. Et puis j’entends aussi. On peut savoir ce qui provoque ce sonore émerveillement ? – Quoi, elle vous a pas dit, Mme E. ? – Bah non. – J’ai eu une super note au dernier devoir ! Pfff vous les profs, vous vous intéressez jamais à nous !”
L’après-midi, nouvelle heure de cours avec N.
“… Et là nous allons revoir les connecteurs logiques, qui vous serviront aussi en Histoire-Géo. Mme B. m’a expliqué que ça vous posait souvent problème donc… – Olalala, mais les profs ils aiment TROP parler sur nous ! – … Faudrait savoir à un moment non ? – Oui mais… Euh en fait… les profs ont aimerait qu’ils parlent de nous mais sans qu’on le sache, et qu’ils soient fiers de nous, mais sans demander ! – Qu’on soit télépathes en fait. – Ben monsieur, si vous vouliez faire un métier facile, fallait pas choisir prof !”
Une petite heure passée à écrire des paroles pour le spectacle de fin d’année des 5ème Glee. Cette année, c’est autour d’Alice au Pays des Merveilles. Alors que j’essaye d’imaginer ce à quoi ressemblerait un reggae à l’époque victorienne, je pense à ce qu’à réussi à construire, en deux petites années, Monsieur Vivi, grand manitou des CHAM (Classes à Horaires Aménagés Musique).
Soyons clair : ce projet était au départ une opération de prestige, j’en avais parlé dans un billet précédent. Une façon pour le conseil général de montrer qu’à Ylisse, à l’ombre des tours, on peut éduquer de petits sauvageons à la musique. Pour se lancer dans le projet, il fallait être je-m’en-foutiste, opportuniste, ou d’un idéalisme forcené. Ai-je besoin de préciser que Monsieur Vivi fait partie de la troisième catégorie ? À lui tout seul, il a mis en place les bases de l’opération.
Et puis, il est allé nous chercher. Un par un. Il est allé demander individuellement qui souhaitait participer à ce qui devenait son – non, notre, du coup – aventure. Qui voulait enseigner, organiser, recruter, composer. Il a pris toutes les réponses. Les accords, les refus, les petits bout d’aide, les grands engagements. Il a fait de ces classes CHAM un bâtiment composite, fait des qualités de ceux qui le suivent : la passion pour le théâtre de M., l’enthousiasme et la précision de F., la virtuosité de T….
Ce que vivent les mômes de la CHAM est immense. Parce que le projet est ambitieux sans être élitiste, exigeant sans être abscons, prenant sans être épuisant. Mais surtout parce qu’il y a au centre de tout ça tout l’amour d’un grand bonhomme, un peu extraordinaire sur les bords.
Je cours régulièrement depuis deux ans. Et, il y a un mois, un peu par envie, un peu pour crâner, je dis à Sonia que j’aimerais bien tenter un marathon, un de ces jours.
Un mois plus tard, je suis dans un sas de départ de course sur les Champs Elysées. Sonia ne prend jamais les choses à la légère. Les dix premiers kilomètres, nous courons ensemble, avec deux autres amis. Et puis quelque chose dans mes jambes et dans ma tête exige de s’échapper. Sans aucune honte, je prends la tangente. Et je me lance le long de la route constellé de silhouettes lancées sur ces quarante-deux kilomètres.
Je craignais de m’ennuyer. C’est impossible. Trop de gens, trop de conversations, trop d’histoire que je m’invente en voyant courir ce couple aux T-shirts assortis : “Si je m’écroule, appelez ma femme.” / “Je suis sa femme”, ces deux types habillés en lama ou ce groupe de mamies qui tiennent une moyenne d’enfer. Trop de musique. Et surtout, la voix de mon corps, trop forte : pendant quatre fois dix kilomètres, nous allons négocier, lui et moi. “Je veux bien courir vingt-cinq kilomètres, ça je sais faire, mais après non. Comment je sais que ça finira, que tu ne vas pas me brutaliser sous le cagnard ?” “N’aie pas peur, laisse la tête te guider, elle connaît plein de choses.” “Oui, mais c’est moi qui souffre. Les jambes douloureuses des impacts, le soleil qui me brûle.” Dissocié pendant plus de quatre heures. J’aime le sport parce qu’il me réunit. Et cette fois encore, nous parvenons, tête et jambes, à progresser de concert.
Je cours sur le bitume et je me dis que je cours comme j’écris : d’abord parce que ça me semblait le sport le plus simple. Il n’y a rien besoin de savoir, il faut juste avancer, avec des chaussures ou un stylo. Et comme pour l’écriture, c’est une grossière simplification. Dans les deux cas, il faut résister. À l’envie de s’arrêter, de se dire que c’est vain. Dans les deux cas, il faut décider que c’est important. Et continuer jusqu’au bout, jusqu’à la ligne d’arrivée, à la dernière page, quel que soit l’état dans lequel on arrive.
Courir m’est devenu mon moyen d’évasion privilégié, parce qu’il me permet de soigner ma volonté débile. Me dire que, même si le soleil brille trop fort, même si je ne suis pas un vrai sportif, même si je me suis préparé n’importe comment, j’ai ma place.
C’est donc en plein milieu des vacances de printemps que, pour la première fois depuis aussi longtemps que je me souvienne, je n’ai rien fait concernant le boulot. Que dalle. Aucune préparation, correction, lecture pédagogique. Rien. Ça m’arrive de moins en moins souvent.
Non pas que je devienne un bourreau de travail avec l’âge – Cthulhu m’en préserve – mais monter des cloisons entre ma vie personnelle et professionnelle devient de plus en plus facile au fil du temps. Il y a quatre ou cinq ans, se pencher sur les annales du brevet me renvoyait perpétuellement à ma journée du jeudi qui s’était mal passée, à cet élève qui m’avait manqué de respect, aux copies en retard.
Plus maintenant.
Et cette bienfaisante dissociation me permet paradoxalement de davantage réfléchir à mon travail. De réfléchir quotidiennement et sans angoisse au boulot.
Je pense que ça finit par arriver à tous les profs. Même ceux qui, comme moi, on méchamment galéré leurs premières années.
“Monsieur, est-ce qu’il y aura encore latin l’année prochaine, parce que j’aimerais faire le latin mais mes parents ils disent que ça n’existe plus le latin.”
Bonne question.
Plus ça va, et plus les cours de latin ressemblent à un cénacle. Isolés dans le temps (deux heures à la suite pour chaque classe, de 16h à 18h), isolés par la catastrophe qu’a été sa réforme (Je persiste à clamer que débuter une langue ancienne sous cette forme est indigne), isolés aussi par ma fatigue et ma flemme : j’en ai assez de devoir aller faire la retape pour une matière battue en brèche, et dont je suis le seul représentant.
La seule chose qui l’ouvre sur le monde, ce sont les mômes qui ressortent, chaque fin de cours, avec la banane et expliquant avec enthousiasme la quatrième déclinaison ou la façon dont les gladiateurs s’éventraient parfois accidentellement “parce que faut arrêter, c’était pas si sanglant que ça !”
Heureusement que j’ai encore ça, parce que c’est pas tous les jours faciles, de maintenir la petite flamme des lettres classiques.
De la 6ème à la 3ème. Des élèves les plus sociables aux irréductibles farouches. À Ylisse, le dénominateur commun est cette envie permanente d’en apprendre plus sur le prof. Et chacun d’entre nous gère cette débordante curiosité à sa façon. Entre ceux qui s’appliquent à se concentrer sur le savoir, ceux qui se montrent ironiques, ou répondent très directement.
Me concernant, j’ai petit à petit adopté une modalité que j’utilise dans l’écrit : celle du feuilleton. Je réponds à leur question, mais rarement, et de façon parcellaire.
“C’est une cabine téléphonique. Oui, elle est bleue, parce qu’elle est anglaise. Allez, on se remet à la recherche.”
“Parce qu’elles ont toutes un sens particulier.”
“Il s’appelle Ilium. Comme Ilion. Vous vous rappelez de quelle ville c’est l’autre nom ? Vous chercherez.”
Et ainsi de suite.
C’est une pratique très mineure, mais très quotidienne, voilà pourquoi je l’évoque. Parce que ces petites touches me permettent, en préservant une distance – essentielle pour moi – entre eux et moi, de me montrer un brin plus humain. Et de nouer un autre type de lien, implicite. À force de vous lire, de vous écouter, j’en sais beaucoup sur vous. En voici un brin sur moi.
En ce moment, l’un des termes qui me met le plus en colère (après “Mass Effect Andromeda”) est celui “d’école inclusive”.
L’école inclusive c’est quoi ?
Au départ, c’est une conception de l’éducation défendue par notre gouvernement, voulant que tous les enfants puissent être intégrés dans des classes d’établissements scolaires “classiques”, y compris des élèves ayant des handicaps moteurs ou mentaux. L’idée est séduisante et repose sur le postulat que cette inclusion permet à tous les mômes de s’épanouir en apportant sa force et sa différence au milieu dans lequel il apprend.
L’école inclusive est également l’une des plus grosses arnaques de ces dernières années : car d’une idée intéressante, une démarche qu’il aurait fallu mettre en place à l’aide de formations et de moyens, on est passé – à Ylisse en tout cas- à un n’importe quoi dégueulasse et culpabilisant.
À Ylisse, il y a deux ans, une section pour élève ULIS (élèves ayant des soucis d’apprentissages lourds) a été créée. L’idée était qu’un enseignant accompagnerait ces élèves, cherchant à surmonter avec eux leurs difficultés. À ce jour, dans cette section, jamais aucun enseignant formé aux classes ULIS n’a été affecté.
Actuellement, c’est F., qui est de formation prof des écoles, qui gère cette section. Elle a appris sur le tas. Pour aider des élèves aux profils infiniment variés, de la 6ème à la 3ème, dont certains relèvent d’ULIS et d’autres… ben pas vraiment. F. est une sorte de créature divine, elle parvient à peu près à s’en sortir. Et c’est justement ça le problème. Sous prétexte que, à force de boulot et d’improvisation, elle maintient cet esquif à l’eau et parvient à vaguement faire comprendre les textes du brevet à M. et empêche A. de devenir une tornade psychotique qui poignarderait ses petits camarades à coup de fourchettes, on ne fait rien pour elle. Oh, et F. n’était pas titulaire du poste. Du coup l’année prochaine, merci bonsoir, elle sera dégagée.
Et ce problème n’est que le principal d’une multitude d’autres auquel nous faisons face en permanence : dans les équipes, un nombre infinitésimal de collègue est formé à l’accueil de ces mômes aux besoins tellement particuliers. Les CPE font ce qu’ils peuvent pour les briefer, les collègues aussi, mais ce sera toujours trop rapidement, parce qu’on a mille autres choses à faire. Et on se retrouvera avec cette gamine, dont on ignore si son problème de graphie vient d’une dyslexie sévère ou du fait qu’elle ne peut tout simplement pas écrire, avec ce môme qui bouffe en classe, et que tu ne peux pas reprendre comme les autres. Il y aura des Assistants de Vie Scolaire qui viendront aider les gamins : quand elles auront le temps, le bon emploi du temps, quand elles ne seront pas occupées par les autres classes. Et quand, elles aussi, on les aura formées. Parce qu’il serait enfin temps de se rendre compte que les savoir-faire ne viennent pas avec le titre.
Au-delà de ça, l’idée de l’école inclusive, c’est qu’il faut gérer. Parce que c’est la loi, et que si tu estimes qu’un gamin n’est pas à sa place dans ta classe, que tu n’arrives pas à lui enseigner, il y a forcément quelque chose qui cloche dans ta pratique, dans ta façon de faire.
L’école inclusive, c’est la triste histoire d’un trop grand nombre de mesures prises dans l’Éducation Nationale : de grandes et belles mesures, des mesures ambitieuses, auxquelles on ne donne jamais les moyens, humains, financiers, intellectuels, de s’exprimer. Alors ces mesures, en passant sur le terrain, se salissent. Deviennent des cas individuels à gérer, deviennent un couvercle que l’on met sur les populations qu’elles étaient censées aider – “oh hé, on fait plein de trucs pour les enfants handicapés, regardez l’école inclusive !” – que l’on va finalement oublier.
En ces temps d’élection présidentielles, j’aimerais, pour une fois, parler un peu sérieusement (pas trop, promis) : le regard que j’appelle de mes voeux, n’est ni un regard réformiste, ni conservateur. J’aimerais que la personne en charge de l’Éducation Nationale se penche sur cette invraisemblable pièce montée qui compose l’enseignement. Que l’on s’interroge sur chaque mesure, chaque réforme prise, que chacun soit examinée, en cohérence avec les autres. Et qu’on donne enfin aux milliers d’outils crées pour ce que l’on pense être le bien des élèves les moyens d’exister.
J’ai réussi à rester éloigné d’Ylisse durant trois jours. Pas mal. Mais les bonnes choses n’ayant pas de fin, me revoilà au bahut, histoire de filer un coup de main à F., M. et Monsieur Vivi qui font répéter leurs spectacles, en ces premiers jours de congé, aux 6ème et 5ème Glee volontaires.
Drôle d’ambiance en ces jours d’école ouverte. Les couloirs vides s’ouvrent sur quelques classes où une poignée de môme bosse leur brevet. Et les profs présents se regardent, rigolards et incrédules, en s’appropriant la salle polyvalente, le hall d’entrée, trois salles de cours ou les salles multimédia.
Les collégiens Glee recherchent des idées de chorégraphie : c’est laborieux, difficile, mais les mômes y mettent toute leur énergie. Se reprennent quand on leur fait remarquer qu’ils ne sont plus avec nous. Pour une fois, on donne quelque chose que l’on a à un public qui en veut.
Et ça marche.
Les 6èmes créent un grand soleil humain en chantant une longue complainte mélancolique, sur les ravages des terres indiennes. Les 5èmes inventent une ville au temps figé, dans laquelle des personnages imaginaires viennent rapporter un souffle de vie.
“À l’école ouverte, les môme travaillent et les profs parlent pédagogie.” rigole Vivi, un peu incrédule.
Correction de copies des vacances. Les 3èmes Daleks m’ont rendu leur premier gros devoir sur Antigone. Et comme toujours, je me retrouve dans l’inconfortable position du prof de 3ème. Clairement, cette oeuvre passionne la plupart des mômes, et les activités proposées ont eu l’heur de leur plaire. Du coup, ils ont parfaitement compris les questions, le sujet d’écriture, et même la réécriture n’est pas si ratée.
Il faut se rendre à l’évidence : la moyenne des notes va être très haute. Et ça ne m’arrange pas.
D’abord parce que présenter un 14 de moyenne en français en 3ème, ça ne fait pas sérieux, surtout à Ylisse. Même aux yeux des élèves, ça passe pour un “contrôle bonus”. Ensuite, parce que, même si je passe une bonne partie de la correction à expliquer que le brevet de français portera sur un texte inconnu, qu’ils auront sans doute moins révisé, qu’il y aura peut-être des lacunes dans leurs connaissances, les Daleks vont se prendre pour des boss et se mettre en tête que le français est une matière qui ne nécessite pas autant d’effort que les autres. Enfin, parce que ces notes peuvent être au détriment des mômes. Je me rappelle l’année dernière : M., un gamin adorable, mais qui commençait déjà à en avoir assez de l’école en fin de troisième et qui avait tout à fait le profil pour s’épanouir en pro. La maman, persuadée qu’un bac pro est un bac pour teubés, s’est servie des notes du bulletins, qui étaient correctes, pour le faire passer en générale. Moralité, aux dernières nouvelles, M. n’était pas spécialement heureux – euphémisme – en seconde.
Du coup, j’ai jusqu’aux vacances pour réfléchir à une autre solution que la facilité habituelle : enchaîner sur des évaluations bien vicelardes, dans lesquelles le par coeur primera sur la réflexion, et qui permettront de niveler un peu la moyenne de la classe.
Je continue à défendre les notes comme manière d’évaluer. Parce que c’est une solution simple et élégante, compréhensible par le plus grand nombre. Mais il serait bon d’arrêter de croire que les nombres peuvent à eux seuls déterminer l’avenir des élèves, de leur faire porter un poids qui n’aurait jamais dû être le leur.
Et puis surtout, j’aime pas les entendre râler, les 3èmes Daleks.
J’ignore s’il y a encore lieu de présenter le célébrissime Boulet, dessinateur s’exprimant sur internet et le papier, dont les notes, depuis des années, rivalisent d’inventivité et surtout de délire total.
Boulet est un type banal, il n’a cesse de le montrer dans les BD qui le mettent souvent en scène. Un type comme nous tous : c’est à dire avec une capacité à rêver de n’importe quoi en permanence.
Et c’est là où réside, à mon sens, son génie : cette capacité de lier ses délires personnels à l’expérience collective que nous avons tous. Qui n’a jamais tenté d’appliquer les règles d’un jeu vidéo à la vie réelle, ou n’aurait pas voulu que son cerveau fonctionne comme celui d’Il était une fois la vie ?
Il y a beaucoup de simplicité et encore plus de boulot dans la BD de Boulet. Une sorte de pilier du web, mais un pilier léger, léger.