Mardi 2 mai

Journée difficile. Trop difficile.

Exclusivement, encore une fois du fait des 3èmes Daleks. J’en suis arrivé à une sorte d’impasse : ils comprennent ce que je leur dis, ils en saisissent l’intérêt, et se lancent dans les activités. Mais toujours en me faisant marner. En me forçant à m’interrompre, en flirtant avec l’insolence. Ou en catapultant un projectile de mépris – “Mais à quoi ça sert, ce qu’on voit ?”, “Ouais, mais ça, on l’a déjà vu l’année dernière.” “On peut pas plutôt parler du brevet ?”

J’avance laborieusement, la moindre tentative de réflexion est poisseuse. Les Daleks savent que je me suis défoncé sur ce cours, ils me connaissent désormais bien. Et que l’écraser de leur morgue adolescente m’atteint toujours. Malgré tout je continue. Parce qu’ils me laissent entendre qu’ils comprennent. Ils comprennent très bien d’ailleurs. Le côté allégorique de la fin d’Antigone ne leur échappe pas. L’axe Antigone —– Créon non plus. Ils sont presque admirable à masquer leur intérêt pendant que je leur explique pourquoi, non, les personnages de théâtre et de littérature ne parleront jamais “comme nous”. Que le but des professeurs de français est de les amener vers davantage de questions et pas davantage de réponses. 

Drôle de rapport. Je ne peux pas m’arrêter parce qu’ils comprennent et qu’ils sont en demande. Je ne peux pas continuer parce qu’ils sont trop désagréables. Rapport trop trouble, trop ambigu pour moi.

C’est Monsieur Vivi qui me sauve. Il a composé une pièce de musique pour les 5ème Glee qui sera jouée par les profs. Nous nous retrouvons en salle polyvalente derrière nos instruments. Je proclame à qui veut l’entendre que je n’ai pas touché un piano depuis 15 ans. C’est faut c’est depuis 20. Monsieur Vivi m’encourage gentiment mais fermement et je parviens à aligner les notes de la mélodie toute simple qu’il a composé pour mes doigts gourds. Comme quand j’étais môme, je finis par me dire les notes dans la tête, la mi sol mi sol la, pour les sortir correctement. On me félicite pour mon sens du rythme, dont j’étais intégralement dépourvu quand je prenais des cours. Je confesserai uniquement au chef d’orchestre comment j’ai fini par acquérir cette compétence.

La musique recoud pas mal de trucs. Entre autres le dialogue. Dans le RER C, j’arrive à échanger avec Monsieur Vivi et C. . que j’admire de tout mon coeur mais à qui j’ai l’impression de ne raconter que d’insensibles conneries dès que j’ouvre la bouche.

Et puis, pour finir, je passe la soirée avec un ami. On contemple notre métier de prof. On voit à quel point il est beau et impur. Doux et impitoyable. Je ne sais si je parviendrai à en pratiquer un autre. Bientôt, probablement.

En attendant, quelle épopée.

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