
Où en est-on dans son boulot, dans sa tête, dans sa vie, quand on monte deux étages de son bahut en chaussettes et que l’on croise dix de ses élèves ?
C’est qu’aujourd’hui, avec M. et Monsieur Vivi, on fait répéter les 6èmes et les 5èmes Glee. Quatre heures. À explorer une histoire de mômes qui tournent un film sur les indiens, et une réécriture d’Alice au Pays des Merveilles. Quatre heures à faire se lever, s’asseoir, chanter, danser, attendez, on recommence, non, on fait autre chose, attendez, les sixièmes danseront sur le premier morceau des cinquièmes, les cinquièmes on change le couplet et le refrain. Quatre heures à oublier que, parfois, faire ouvrir un cahier à des mômes peut être une épreuve en soi. Je ne sais pas ce qui pousse les deux classes à accepter ce qu’on leur demande de faire. Peut-être sont-ils éberlués de l’enthousiasme débordant des enseignants qui cabriolent autour d’eux. Ou, peut-être, qui sait, ils sentent qu’ils préparent deux spectacles vraiment chouettes.
On termine la matinée vannés. Je kidnappe Monsieur Vivi et je l’entraîne bouffer dehors en aménageant un itinéraire où il rencontrera le moins de monde possible, parce que Monsieur Vivi adore aider les gens, et que j’en suis à cette phase euphorique où j’ai envie de protéger les gens que j’aime et que j’estime que je sais comment faire mieux que tout le monde.
Le retour à la réalité avec les 3èmes A(pocalypse) fait figure d’une enclume décidant de sauter d’un avion sur la figure de votre serviteur. Depuis le début de l’année, l’heure du jeudi de 15 à 16h est celle à laquelle ils semblent avoir décrété que le zbeulage était de rigueur. Du coup, leur faire revoir les différentes subtilité du verbe (oui, vous avez bien lu) relève de l’apprentissage du jonglage avec des tronçonneuses. Tout le bon travail que T. et moi avons effectué avec ces mômes tremble sur ses bases.
Alors je crie.
C’est une drôle d’expérience. Je descends dans les tréfonds de ma colère. De mon impuissance. Je leur crie ce que je pense. Qu’encore une fois, ils vont se faire étiqueter teuteux d’Ylisse, qu’on les méprisera de ne pas savoir reconnaître le présent de l’indicatif d’un kebab, que oui, ils peuvent détester ça, mais qu’il faut y passer, et qu’on ne les abandonnera jamais, même s’ils nous détestent. Je le crie, je le crois, et pourtant, je suis d’une lucidité qui me manque habituellement cruellement. Comme si je saisissais mes émotions à travers des gants. Elles ne m’affectent ni ne me blessent. Ou plutôt, elles semblent se mettre à mon service. Parce que ça fait dix ans que ma colère, mon angoisse, ma tristesse et moi on cohabite dans ce boulot et qu’on a appris à s’allier quand les circonstances l’exigent. Ça marche plutôt correctement, la plupart des chiards tentent de bosser.
Où en est-on dans sa vie, quand on cours en chaussettes et qu’on tape amicalement dans le dos de ses peurs les plus profondes ?