
Il se passe en ce moment quelque chose de très triste, d’un peu fatal, chez les 3èmes Dalek.
Les élèves choisissent leur camp.
Ça arrive toujours en mai. Le plan de classe scrupuleusement respecté vole brusquement en éclat. Pour eux, c’était hier. Certains élèves voyagent vers l’avant, vers les tables les plus proches du tableau, qu’elles soient placées en rangs, en îlots ou en pyramides. Et les autres se dispersent vers le fond et les côtés. Moins de deux mois avant le brevet, l’accord tacite se forme : entre ceux qui ont renoncé et ceux qui se lancent.
C’est un moment de grande joie. De voir V. abandonner ses dernière manières de gamine et éclore en une jeune fille les yeux brûlants d’envie de comprendre. De constater que R. accepte sa nature profonde de belle personne, aimé de ses proches comme de ses amis même s’il ne ricane pas à vide, en ne hurlant pas avec les loups quand deux élèves en viennent aux mains dans la cour. De s’apercevoir que J. bafouille de moins en moins. Qu’il ne recherche plus la complicité des profs pour être protégé mais pour développer les ailes de sa pensée.
C’est un moment de tristesse atroce. Quand Amidala vous sourit, presque cruelle, refusant de faire le moindre effort, renvoyant tout ce que l’on croyait être des progrès, un lien de confiance au néant. Quand E. qu’on s’imaginait pouvoir sauver parce que c’était la mission d’une année, parce qu’on est Superprof, vous reparle exactement comme en début d’année. Quand S. affecte de ne pas vous entendre, pour terminer sa conversation avec sa copine.
C’est un moment ou s’affrontent fatalité et volontarisme, choix et tragédie. Peut-être n’ai-je rien changé. Qu’ils aient cours avec C., B., T. ou moi, ils seraient devenus exactement les mêmes élèves, que nous n’avons finalement aucun pouvoir. Ou peut-être est-ce l’heure du bilan, et le peuple de l’avant est celui que je suis parvenu à attirer à moi.
Mais qu’en est-il des autres ?
J’aimerais me dire qu’ils sont en phase de devenir ados, qu’ils n’ont qu’à assumer leur décision. Je n’y parviens pas. Je ne veux pas. Et je leur en veux de ne pas voir à quel point on est bien, à parler analyse littéraire, à découvrir que non, les livres ne sont pas hostiles, juste étranges, et, par conséquent, passionnants.
Comme tant de moments qui se répètent à l’infini dans la vie d’un prof, c’est à nouveau pour moi la première fois.