
Journée détestable, et je suis totalement en faute. J’ai passé ce mardi à contre-temps. Des mômes, de mes collègues, et de moi-même. Ça ne m’était pas arrivé depuis des années maintenant. Et c’est un bon rappel. Que ça peut arriver à n’importe quelle période de ce boulot.
Ça commence par deux heures de 3ème A(pocalypse). Correction du brevet blanc. Emporté par mon bavassage, je commente à l’envi des questions auxquelles ont répondu les mômes devant moi qui périssent d’ennui tandis que T. joue mon secrétaire en tentant bravement d’extraire de ma glose quelque chose de cohérent que les élèves pourront exploiter.
Deux heures qui apparaissent comme un moment de calme séraphique par rapport à ce qui m’attend avec les 3èmes Daleks, dont le conseil de classe avait lieu hier soir. Un mois de cours et plus aucune évaluation notée pour ces mômes qui fonctionnent énormément au résultat chiffré. Il fallait s’y attendre, ça zbeule dans tous les sens. En plus, il fait chaud, on est l’après-midi et j’ai sottement décidé de faire de la grammaire.
Conséquence de ma fatigue et de mon état physique peu reluisant, je suis incapable de prendre leurs transgressions avec le recul qui me sert à la fois d’arme et d’armure.
Et ça, E. le repère et ne le laisse pas passer.
Il confectionne une boulette de papier pendant que j’écris au tableau. Neuf années de pratique m’ayant fait poussé des yeux dans le dos (et la surface blanche faisant office de rétroviseur), je me retourne et il se fige.
“E., en fin de troisième, je pensais que vous aviez passé l’âge de jouer à un deux trois soleil ?
– Ah tu veux m’faire ? Tu veux m’faire ?”
Je reste médusé. E. est habituellement infiniment plus subtil que ça. Et moi aussi. Devant une violence aussi grotesque, j’éclaterai en toute occasion de rire et sortirais un truc du genre “Bah oui, E., je veux vous faire parce que je suis raciste ! Et aussi parce que je veux bêtement vous apprendre le vouvoiement, je vous jure que ça sert en société.”
Là, je hausse la voix, exigeant des excuses. Il vocifère désormais “Non mais c’est bon, il veut m’faire, il assume rien !”
Je finis par l’exclure, aidé d’un surveillant. Il y a dans mes veines une mauvaise électricité que je n’avais pas ressentie depuis pas mal de temps. La classe me fixe, un peu hébétée, tandis que le cours s’achève pesamment.
Nouvelle heure avec les Daleks. E. est revenu et me fixe, furieux. Quand le cours se termine, je le rattrape dans les couloirs. Au vu de la vitesse à laquelle nous marchons et la distance à laquelle se trouve ses potes, je dispose de quatre secondes pour dire quelque chose d’important. J’opte pour la franchise :
“E., on va pouvoir faire cours sans se prendre la gueule, un jour ?
– Non !”
Je sursaute presque. Ce non, je ne l’ai encore jamais entendu. Habituellement, mes questions se heurtent à un mur de silence, un sourire arrogant. Là, il y a quelque chose de furieux dans sa voix. Je me demande si c’est parce que je ne l’ai menacé d’aucune sanction, si c’est parce que je marche à ses côtés plutôt que de lui faire face – il pourrait alors me contourner.
Je me dis alors que je représente tout ce que hait ce môme. Je suis un homme, blanc, parisien, prof de la matière littéraire par excellence, homo, qui brocarde sans cesse la puissance et n’a aucune antipathie pour la fragilité. Je coche toutes les cases ou presque. Et pourtant je refuse de le lâcher. Avec lui, je ne boude pas comme je le fais avec G. (ça marche d’enfer, elle est venue me demander un truc ce matin alors qu’elle tournait la tête quand je m’approchais il y a une semaine.)
Il me déteste probablement. Et avec beaucoup de masochisme et sans doute d’aveuglement, je me dis que c’est peut-être ma dernière chance d’établir un lien avec lui. Parce que je ne l’indiffère pas. Reste à trouver comment.
Je pense retrouver un peu de calme avec les 6èmes Glee. Erreur. B. débarque furax pour me dire qu’ils ont foutu le dawa dans son cours. Je prends ma grosse voix de papa et exige des explications. V. lève la main.
“Ben, parfois on fait des bêtises dans les autres cours que le votre ou celui de Monsieur Vivi parce que c’est un peu moins grave.”
J’adopte mon regard le plus peiné. Explique que je n’arrive plus à les regarder, que ce qu’ils font à l’un de nous, ils le font à tous, que nous sommes une équipe… Discours grandiloquent mais totalement sincère. Je repense à ce que m’a dit Monsieur Vivi la veille. “On doit faire oublier les egos en Glee. Leur faire comprendre qu’on est une équipe, que les compétences sont interchangeables. C’est vital.” Une fois de plus, il avait raison.
Je sors vaincu. Impression d’être au tout début de ma carrière. Encore tant et tant à apprendre quand on est déséquilibré, fatigué, ou tout simplement pas tout à fait dans le rythme.