
Journée tunnel, durant laquelle tu as l’impression de vivre une semaine condensée.
À commencer par la première heure, durant laquelle Y., le CPE fait jouer les sixièmes Glee à un jeu de son invention, mélange de trivial pursuit et de jeu de l’oie, destiné à leur donner quelques notions de citoyenneté.
Enfer et damnation.
J’avais déjà parlé de l’esprit de compétition de cette classe, elle s’exprime dans toute sa splendeur aujourd’hui. Les mômes tentent de répondre au mieux à des questions sur la vie en communauté… pour mieux poutrer l’équipe d’en face. À tel point que les joueurs les moins compétitifs sont sévèrement engueulés (sans insulte, parce que M. Samovar regarde et fait les grands yeux à s’en dévisser les globes oculaires des orbites).
Je pense que la journée va être fatigante. Pas parce qu’elle est longue, mais parce que les élèves sont des vampires, et qu’il devient difficile, l’année se terminant, de supporter la ponction.
Les sixièmes Glee sont des vampires : ils veulent que je sois leur père. Une sorte de figure bizarre et tutélaire : l’être capable de les faire rire de Molière, de les mener à la baguette tant sur scène qu’en dehors, d’écouter leurs gros chagrins et de leur passer des ronflons magistraux. Papa Samovar qui sait, quand S. simule mais aussi quand C. a vraiment besoin d’aide.
Les troisièmes Daleks sont des vampires : ils ne joueront en ce moment leur rôle d’élève que lorsque l’on taillera des cours à leur mesure. Et si ce n’est pas le cas, il faudra tempêter, sanctionner et tailler dans le vif pour les faire avancer.
Les cinquièmes de T. sont des vampires. Pour mettre un peu d’ordre dans cette classe, nous nous retrouvons à trois professeurs. Entre T. qui fait preuve de toute son autorité de professeur principal, V. qui leur rappelle leur statut d’élève et moi qui vais de l’un à l’autre en les persuadant l’un après l’autre que faire un exposé sur les chevaliers, c’est ‘achement mieux que de poignarder son voisin à coup de règle maped.
B. est une vampire. Cette ado brillante de cinquième Glee qui fait en ce moment sa crise d’adolescence après que Monsieur Vivi ait bâti avec elle une belle relation de confiance, refusant de bosser et insultant des profs, comprenant que les liens privilégiés qu’elle a tissé avec les adultes peuvent lui servir à enserrer ces mêmes adultes. De fait, M., sa CPE et Monsieur Vivi passeront avec elle un temps bien plus important que pour un autre élève. Et peut-être en se détruisant ainsi, B. gagne-t-elle aussi sa jugulaire d’attention. Monsieur Vivi quittera le bahut vidé.
Être un prof c’est aussi cela ; donner de son énergie vitale à des mômes qui, pour une raison ou une autre, en voudront parfois plus. Trop. Et là, c’est aussi à mon sens de la bienveillance et une question de survie de parvenir à les écarter. Pour pouvoir revenir le lundi suivant.
On s’évade avec T. pour trouver des gens qui ont envie d’écouter notre musique.