
Deuxième cours en commun avec les 6èmes de S., avec qui nous travaillons sur “La mauvaise réputation”. Tentative de leur faire habiter leur corps de pré-ado, corps encombrants, corps en chewing-gum, par quelques exercices corporels et vocaux.
Je ne suis pas prof de musique, ces exercices ont des lacunes. Les mômes s’y prêtent, mais laborieusement.
Et c’est là qu’entre F., qui avait un truc à ranger en salle de musique.
F. est une prof des écoles chargée d’environ trois milliards de missions dans le collège, dont la première consiste à créer une passerelle entre le CM2 et la 6ème, afin de permettre aux minipousses de comprendre ce que l’on attend d’eux dans ce grand collège qui fait peur. F. a cette capacité acquise au fur et à mesure des années à comprendre exactement ce dont les mômes ont besoin. Elle observe notre activité, à S. et moi. Et prend huit minutes pour donner quelques conseils. Elle remet d’aplomb ce cours un peu branlant en précisant les consignes, sans un mot ni un geste de trop.
Les gamins sortiront du cours en chantant infiniment mieux que lorsqu’ils sont rentrés et, surtout, ravis. “C’est le privilège des profs… comment vous dites ? Expérimentés !” rigole F. quand je lui dis mon admiration. F. a, comme tous les enseignants, sa manière de travailler, que l’on peut partager ou pas, ce n’est pas ce qui importe. Elle est avant tout douée de cette capacité de comprendre si ce que tu fais avec les élèves tient debout. Et ça, c’est magique. Je repense à cette conversation que j’ai eu avec des collègues la veille.
“Si tu veux enseigner en REP, tu dois être motivé, innovant, énergique, tout ce que tu veux. Mais surtout, tu dois montrer tes cours à F. , qu’elle te dise ce qu’elle en pense. Si elle te dis bingo, ça le fera.”
Deuxième heure de cours. Je remplace T., souffrant, au pied levé, dans la classe de 5ème dont il est prof principal, et que je fréquente une heure toutes les deux semaines.
Dire que cette classe est problématique serait un doux euphémisme. Je n’ai jamais vu de mômes aussi peu solidaires. Et aussi médiocres dans la méchanceté. Je commence l’heure en subtilisant un carnet de correspondance à F. qui a aimablement traité son voisin de “tête de steak.”
“Monsieur, vous allez mettre quoi dans le mot ?
– J’hésite. “Irrespect flagrant” ou “Nullité abyssale dans les injures.”
– Hein ?
– Rien. Au travail sinon je vous fais manger tout cru par le dragon qui est au tableau.”
Cette heure de cours est exceptionnelle et a le potentiel de tourner au bazar : je ne suis pas leur prof de français, ils s’attendaient à une heure de permanence… du coup j’opte pour la technique dite “du quatrième docteur” : je passe les cinquante-cinq minutes à jouer les excentriques, à les fixer intensément avec un sourire très légèrement désaxé, tout en leur filant une activité solide. Travail de rédaction, nécessitant des recherches dans leur cahier, une auto-évaluation… Les mômes bossent sous la houlette de “l’ami de Monsieur P.”, comme je l’entends en passant dans les rangs. Ils sortent presque apaisés, avec des sourires. Je dois avoir la muse de la pédagogie sur le dos aujourd’hui (ce qui expliquerait ce début de lumbago).
Impression aussitôt infirmée avec les troisièmes A(pocalypse) qui, pendant deux heures, participe à un atelier juridique. Une juriste du Tribunal du coin leur propose un jeu de rôle en groupes dans lequel ils reconstitueront une audience.
Enfer.
Et.
Damnation.
J’ai déjà expliqué à quel point les élèves de la troisième A(pocalypse) étaient pour la plupart en énorme difficulté d’apprentissage. Leur demander de comprendre le rôle d’un avocat ou d’un procureur – au-delà des mecs en robes qui hurlent “Objection votre Honneur !” dans les téléfilms de TMC – de saisir les enjeux d’une affaire et plus encore d’ARGUMENTER relève de la haute voltige.
Ééééévidemment ça ne loupe pas. Au bout d’un quart d’heure, E. veut sortir de la classe en pleurant à chaudes larmes “parce que je veux être l’avocate et pas le prévenu parce que tatie elle est avocaaaaaaaate !” (je rappelle que E. sera en SECONDE dans quatre mois), F. saute dans tous les sens en hurlant d’une voix de crécelle “Je suis Eric Zemmour, je suis Eric Zemmoooour !” (ils rejouent l’affaire Youssoupha / Zemmour), K. couvre le bruit ambiant de son timbre qui devrait être interdit par la convention de Genève “ON JOUE DES AVOCATS, ON DOIT ÊTRE RESPECTUEUX GROS BOLOSS, JE VAIS TE FOUTRE EN PRISON”, pendant que, dans un coin, I. et M. les deux élèves hyper studieuses placées dans la classe pour apporter leur “expertise” (je n’invente rien), terminent tranquillement de traiter leur affaire d’une façon bien plus subtile et nuancée que beaucoup de professionnels.
Je tente de m’accrocher à mes derniers points de santé mentale.
Une qui ne déconne pas à balle, c’est G. G., cette élève qui me fait la gueule depuis trois mois. La seule modalité de communication que j’ai pu développer avec elle qui ne tourne pas au conflit ouvert est d’être un miroir : je lui fais aussi la gueule. Je lui offre les mêmes explications qu’aux autres, je ne l’ignore pas, mais j’ai cessé d’aller vers elle ou de lui parler spontanément. Et contrairement à mon habitude, je ne souris pas quand elle me croise accidentellement du regard.
G. se galère sur un article relatif à la liberté d’expression. Pour le coup, c’est elle qui joue Youssoupha). De la voix la plus neutre possible, j’explique l’article en question à la tablée à laquelle elle participe, puis me détourne.
“Monsieur, du coup ça peut être utilisé pour ou contre moi, non ?”
Je me fige. G. vient de me poser une question. Avec une lenteur calculée, je reviens vers elle, penche la tête vers sa feuille de préparation et lui explique avec le plus de concision possible la façon dont elle peut employer son argument.
“Ah ouais, c’est trop bien joué ! Et il y a d’autres groupes qui ont insulté des journalistes, déjà ?”
G. me parle en souriant. Je résiste à ma pulsion d’éclater en sanglots de joie sur fond du générique de Mon Petit Poney et continue à lui expliquer. Froid. Précis.
“Merci monsieur. Je crois que j’ai tout, là.”
Dans deux semaines, je ne verrai plus G. Je n’aurais pas résolu l’énigme. Mais il y aura un peu de paix. C’est déjà beaucoup.
Il est 12h40 et j’ai l’impression d’avoir vécu une journée entière. Or, ça, c’était le prélude. Ce soir, les 6ème Glee ont une rencontre interchorale dans une immense salle du coin. F., M. Monsieur Vivi et moi les encadrons. Quelques minutes pour un sandwich et nous retrouvons vingt-six mômes, sourire jusqu’aux oreilles.
“Regarde, on dirait des petits chats.” rigole Monsieur Vivi.
Les 6èmes Glee ne sont jamais aussi touchants que lorsqu’ils partent en concert. Evidemment. Là, ils sortent le grand jeu. Ils marchent en rang parfait, chuchotent bonjour à la conductrice de bus, proposent spontanément leur aide…
Ils jouent à la classe, en plein dans leur privilège : sortir avec leurs profs de coeur pour aller chanter. Qu’est-ce qui pourrait mal se passer.
Voyons.
Une répétition catastrophique, car beaucoup trop courte : nous avons à peine le temps de faire un filage technique. Les élèves boudent “Monsieur, c’est scandaleux comme conditions de préparations !”
De mon ton le plus docte, j’explique que c’est aussi ça la vie d’artiste, que les répétitions techniques feront partie de leur quotidien s’ils sont musiciens et qu’ils devraient au contraire être heureux de toucher du doigt la réalité de ce métier, claquettes claquettes et pipeau. Je suis à peu près convaincant et ils m’aiment bien. Ils acceptent.
Problème numéro 2 : A. et J. ont oublié leur costume. L’un est en polo blanc et l’autre en T-shirt Uncut bling bling au possible “Monsieur je peux jouer avec, en plus il est trop tendance !” (dans une histoire de cow-boys et d’indiens).
Pour LA représentation dont ils connaissaient la date trois mois à l’avance. Après un ronflon bien mérité et une discussion au sommet, nous décidons de les laisser chanter.
Sauf qu’ils décident de se foutre de la gueule de F., venue leur annoncer notre verdict.
A. et J. resteront dans la salle ce soir.
Impression d’échec total.
D’échec parce que A.et J. sont les mêmes, absolument les mêmes, qu’en septembre. Je ne leur demande pas d’être de belles personnes, aucun prof n’a ce droit. Je ne leur demande même pas d’être heureux de participer au projet Glee. Juste d’avoir un tout petit peu évolué, changé d’état d’esprit.
Là, il n’y a rien. J. reste le môme totalement à l’ouest et foutraque du début d’année, A. le môme dont la coupe de cheveux change chaque semaine, ainsi que la copine, et qui n’a jamais été aussi heureux que lorsqu’il a eu le droit à un solo. Une photo de spectacle nous montre lui et moi face à face, lui la tête dans les mains, moi l’air totalement ahuri. Le collègue qui a pris cette photo a résumé toute notre relation.
Et A. est charismatique. Quelques minutes après l’annonce du verdict, la totalité de la classe vient me demander des comptes : “Monsieur, A. pleure, il faut le laisser jouer ! Toute sa famille sera là ! Monsieur s’il vous plaaaaaît “
Vertige. Je vois dans cette contestation mignonne ce que vit actuellement Monsieur Vivi avec la classe dont il est prof principal, de 5ème Glee où plusieurs élèves, une en particulier, tentent de tuer le père qu’il représente malgré lui en se plaçant systématiquement sur le mode de l’affect.
Le moment est décisif.
J’inspire et j’explique que nous somme à l’école, même dans cette délirante salle de spectacle, et qu’ils sont en évaluation. Qu’un élève arrivant sans matériel et insultant un adulte partirait immédiatement en salle d’exclusion. Que je prendrais les mêmes mesures pour S., R., N. (je pointe d’un doigt vengeur les élèves les plus choupidoudous du collectif, qui pâlissent), et que là, je suis en train de leur apprendre quelque chose d’essentiel : mon engagement vis-à-vis d’eux et conditionné à leur engagement vis-à-vis du projet et d’eux-même. J’ai l’impression que si je continue, je vais finir par parler avec la voix de Darth Vader.
Je regarde A. et son rapport pété au groupe. Qui a voulu rentrer dans une logique de domination par rapport à l’adulte.
Et je m’en veux. Beaucoup. D’avoir hésité à jouer ce rôle de mâle alpha plus tôt. Peut-être que là, ça aurait changé.
Les 6èmes Glee ne me quittent plus d’une semelle. Nouveau flash back d’une soirée avec Monsieur Vivi “Alors Monsieur Samovar c’est trop drôle : il passe son temps à dire aux 6èmes qu’il ne les aime pas, qu’il est leur prof, et ils lui donnent tellement d’amour !”
Amour dont mon éthique nécessite que je me protège.
Le concert est compliqué. Pour énormément de raison. Peu de temps pour se préparer. L’excitation. Des modifications par rapport à la représentation précédente. Mais à plusieurs reprises, soixante-quinze mômes, sixièmes et CM1, se retrouvent, tour à tour, totalement absorbés par leurs gestes. Leur chant. Leur envie de mener à terme ce qu’ils ont entamé. Et cette envie, cette émotion, brûle dans leurs yeux plus fort que le déterminisme social ou la peur qu’un jour, en 3ème Glee, les ateliers juridiques se passent dans le chaos le plus total.
Nous sortons, l’équipe du collège et V. et L., les profs des écoles de CM1 qui ne sont que deux pour porter cette immense projet avec leurs classes.
Il est 21 heures.
Qu’est-ce que je fais là ?