Jeudi 20 juillet

Internet est un endroit absolument mystérieux.

Un moment, tu es en train de demander à ton moteur de recherche des stratégies pour vaincre un boss particulièrement retors dans Final Fantasy III et l’instant d’après paf, tu te retrouves sur Pôle Emploi.

Tout ça parce que dans Final Fantasy III, les personnages peuvent êtres guerriers, mages, vikings (si si), bardes, catégories que l’on appelle jobs -> de jobs tu tombes sur emplois -> offres d’emploi -> et voilà Pôle Emploi qui débarque dans ton navigateur comme un feuilleton de l’été à saveur patrimoniale sur une chaîne du service public.

Or donc voilà-t-y pas qu’en débarquant dans ce lieu de perdition, je suis accueilli par ce rutilant encart :

Alors oui. J’avoue. Je me suis étouffé avec ma crêpe au beurre salé, et ce pour plusieurs raisons. 

La première est l’énormité du chiffre. 700 postes. Le quinquennat qui s’est achevé avait entre autres été placé sous le signe d’un amour retrouvé de la profession d’enseignant. Cinq ans et des brouettes plus tard, il faut se rendre à l’évidence : ce n’est pas un franc succès. 700 postes à pourvoir dans l’académie de Versailles… Et croyez-moi, il y en a pour tous les goûts : maths, physique, techno, français, espagnol, anglais…
Cela signifie donc que la rentrée 2017 dans les établissements du secondaire va être extrêmement amusante et risque de donner lieu à ce genre de dialogues :

PROF PRINCIPAL (tentant très fort d’oublier les deux mois qui viennent de s’écouler pour ne pas s’écrouler en sanglots spasmodiques) : Je vous distribue donc votre emploi du temps, vous veillerez à en prendre connaissance et à…

ÉLÈVE-DONT-ON-NE-CONNAÎT-PAS-ENCORE-LE-NOM : Monsieur ?

PP : Oui ?

EDONCPELN : Pourquoi notre prof de maths s’appelle <InvalidValue> ?

PP : Euh oui, il y a un petit souci… Le poste n’a pas encore été pourvu…

LA CLASSE : Yeeeeah pas de maths !

PP (sourire sadique) : … ce qui signifie donc que vous cognerez quatre heures de permanence par semaine tant qu’on aura pas réglé ça. Six en fait, parce que c’est aussi le cas pour la Physique.

La désaffection du métier d’enseignant est une réalité qu’il serait bon d’arrêter de sous-estimer. Car face à ce souci, les réponses ont toujours été relativement timorées : campagnes de promotion hasardeuses, compensations financières rapidement oubliées une fois les élections présidentielles achevées, et, bien sûr, recrutement massif de vacataires et de contractuels.

Aaaah le contractuel.

Celui que l’on cherche à attirer via l’annonce de Pôle Emploi qui a failli causer ma mort par obstruction de la trachée (je vais mieux, merci de vous en préoccuper maintenant). 

Le contractuel est donc un demandeur d’emploi pour quelque raison que ce soit à qui on propose de rentrer dans la prestigieuse maison de l’Éducation Nationale “sans passer par la voie du concours”, parce que bon, le concours en question (le CAPES), c’est bien gentil, mais ça ne sert pas à grand-chose. Est-ce que j’ai vraiment besoin de connaître tout Barthes et d’avoir BAC + 5 pour enseigner le COD à des élèves de cinquième ?

Oui, sauf que.

Sauf que 97% des futurs profs passant le CAPES passent également par une formation, qui, en plus de les préparer à obtenir le fameuse sésame, leur offrira aussi les bases nécessaires – de façon plus ou moins fouillée – à entrer sereinement dans le métier, que ce soit au niveau disciplinaire et pédagogique.

Parce que c’est clairement à ce niveau là que l’on se fout du monde.

Traitez-moi de dinosaure rétrograde si vous le souhaitez, mais pour moi, le métier de prof ne s’improvise pas. Il nécessite un bagage, des savoirs et surtout, un engagement immense. Et proposer à un étudiant de licence – dont j’ignore comment il va parvenir à concilier ses études et la découverte d’un métier aussi prenant, mais c’est sans doute parce que je suis une grosse feignasse – de devenir prof du jour au lendemain, ce n’est ni plus ni moins qu’un irrespect crasse.

Irrespect pour la profession : qui passe pour un taf’ tranquille-mimile que tu peux exercer entre deux partiels après un entretien. Un “métier d’appoint” comme se plaisent à le qualifier certains esprits éclairés de l’enseignement supérieur que je ne citerai pas ici.

Irrespect pour les élèves et leurs parents : non, tu ne places pas dans un bahut quelqu’un qui n’est pas obligé de savoir ce que sont les instructions officielles, les bases de la pédagogie ou de la gestion de classe pour faire cours. Nous avons tous le souvenir de ce prof un peu perdu arrivé en cours d’année et dont on a immédiatement senti que ce serait dans sa classe que l’on danserait la carioca quand l’envie nous en prendrait.

Irrespect pour les contractuels eux-mêmes : qui sont recrutés sans formation, sans accompagnement autre que la bonne volonté de leurs chefs d’établissements et collègues, et qui seront obligés de marner comme des fous pour parvenir à s’en sortir. (d’ailleurs à vous : énorme respect. Quand je vois ce que l’immense majorité des contractuels parvient à faire…)
Ne parlons bien entendu pas du statut, qui varie d’une académie à l’autre, et qui est bien entendu infiniment moins solide que celui d’un prof titulaire. Ne parlons même pas des vacataires qui, eux, sont quasiment taillables et corvéables à merci, ne cotisent pas pour la retraite quand ils bossent, peuvent être congédiés en un tournemain… 

Et pourtant rien n’est fait.

Parce que “Notre première mission”, me confiait un chef de bahut “consiste à mettre des adultes devant les élèves.”

Et c’est exactement ce que propose Pôle Emploi. Maintenir l’illusion. Faire en sorte que chaque classe ait ses profs, et peu importe que l’on ait par accident recruté Lucilde, vingt-deux ans et quatre décibels et demi dans la voix pour la placer devant une classe de 3èmes qui collectionne les dépressions nerveuses de profs comme des trophées ou Désiré, qui, oui, a peut-être tendance à traiter un peu les élèves de connards, mais booooooon…

Seulement même l’illusion devient de plus en plus difficile à conjurer. Même à grand renfort de contractuels et de vacataires, la maladie ne peut plus être dissimulée. Et j’aimerais, en toute franchise, savoir à quelles extrémités l’Éducation Nationale devra être rendue pour s’occuper réellement du problème, plutôt que de tenter de faire croire que tout va bien.
Exactement comme pour le brevet des collèges, pour lequel on s’amuse à trouver de nouveaux modes de calculs pour expliquer que tout le monde gagne, plutôt que de le réformer en profondeur et de le rendre vraiment utile aux mômes.

‘fin bon. C’est les vacances. Et avec tout ça, je ne sais toujours pas si je dois garder mon barde, dans mon équipe de Final Fantasy III, moi…

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