Mardi 29 août

Il est des répliques qui restent.

Parfois des fulgurances d’une profondeur et d’une poésie incroyable, “Le silence de ces espaces infinis m’effraie.” Une vie pour explorer cette phrase.

Et puis des fois, ce sont des blagounettes lâchées au bon moment devant le bon parterre de journalistes. Du style : “Il va falloir dégraisser le mammouth.”

Tout y est : le ton faussement familier dans un contexte officiel (un ancien ministre de l’Éducation Nationale dans une déclaration filmée), la métaphore animalière simplissime, un corps de métier – les enseignants – désigné comme la cible de la moquerie.

La punchline est parfaite, et peu importe qu’elle n’ait que de lointains rapports avec la réalité. Le tableau brossé par cette grosse blague : l’Éducation Nationale est une grosse machine statique, parce que ses membres s’opposent à tout changement, arc-boutés sur leurs petits privilèges.

J’entame ma dixième rentrée et jamais, cette phrase ne m’a semblé aussi fausse. Depuis dix ans, à chaque rentrée, profs et personnels d’éducation vont s’adapter à des consignes, quitte à faire des triples saltos avec la logique. Le changement de ministre récent en est une preuve flagrante. On nous a demandé de créer, en moins d’un an, de nouvelles modalités d’enseignement, de les mettre en place, de les évaluer, de les présenter comme cohérentes aux élèves : je parle bien entendu des EPI. On nous a demandé d’arrêter d’enseigner les lettres classiques comme on le faisait : on a arrêté. On nous a demandé de travailler à plusieurs plus souvent : on a travaillé à plusieurs plus souvent. On nous a demandé de continuer les épreuves d’Histoire des Arts à l’oral, tout en nous faisant comprendre que ce n’était plus vraiment une priorité et qu’il fallait faire évoluer cette épreuve sans trop savoir comment : on l’a fait. 

Cette rentrée, nous remettrons dans leur état initial, sans autre chose que quelques protestations orales, des dispositifs qu’on nous avait présenté l’année dernière comme à l’origine de la discrimination sociale et de l’échec de nos élèves. 

Le fait est qu’à chaque année ou presque, une partie des règles change et que nous nous adaptons. Sauts périlleux avec la logique, double axel piqué dans la préparation de nos programmes : on ne cesse d’évoluer.

Je ne pense pas que cela appelle des remerciements. Mais tout de même un peu d’honnêteté. Le métier de prof est un métier de danseur, d’artiste d’impro, de chercheur à la volée. On ne cesse de danser entre les exigences du ministère, de l’établissement, et nos convictions personnelles.

Alors voilà, j’entame ma dixième rentrée, et les reproches de profs ne retouchant jamais leur cours, de fonctionnaires planqués ne me touchent plus : je les trouve uniquement incongrue. Et j’aimerais que cette expression, employée pas plus tard que tout à l’heure sur une chaîne de télévision, cette blague crasse finisse par tomber dans l’oubli, comme toutes les scories de la pensée politique.

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