Vendredi 1er septembre

On y retourne donc. Pour la quatrième année consécutive, pour la dernière année, si je lis correctement les étoiles, Ylisse. 

Le réveil sonne encore beaucoup trop tôt. Théoriquement, je pourrai le décaler d’un quart d’heure. Mais je veux ce quart d’heure. De silence, de découverte de l’appartement après chaque nuit, les lapins qui me courent autour des jambes. 

Le trajet en RER, la traversée d’Ylisse la Grise ne font pas le poids face aux mots de Margaret Atwood que je parcours toujours, le plus lentement possible, histoire de profiter de la puissance de leur souffle. Et après quelques pages, je me retrouve devant le grand portail, devant lequel devisent Cheffe et Cheffe Adjointe. Elles parlent de leurs lectures de vacances, me demande dans quoi je suis plongé avec tant de ferveur.

“Monsieur Samovar ? Vous êtes réveillé ?”

J’essaye de l’être. Grave, grave dans ta tête ce moment, rappelle-toi que ce sont des personnes, de bonnes personnes, des personnes qui lisent, qui n’ont pas toujours dans le regard ce très très léger fond d’impatience et de calcul quand tu leur parles. Il faudra t’en rappeler, parce que tu vas très vite l’oublier. Je crois que, comme les profs trainent le fardeau de leur supposée fainéantise, les principaux portent celui de la fonction.

“Au fait, concernant les emplois du temps…”

Et c’est déjà parti. Deux Cheffes accueillant un de leurs enseignants. 

La salle des profs est silencieuses. Quelques bonbons dans un petit seau, sur la table parfaitement bien rangée. Les casiers vides. J’y fourre déjà une partie de mon barda, afin de trimballer le moins de trucs possibles la semaine prochaine, lorsque les mômes arriveront. 

Retrouvailles avec les collègues qui arrivent tôt quoi qu’il se passe : Yoko, la prof de livres (oui, cette année, ce sera pseudonymes plutôt qu’initiales), et Laya, qui s’occupe des élèves ULIS. On parle du Japon, où elle est allée, où j’aimerais aller. On quitte bien vite le calme relatif des lieux pour se rendre en salle polyvalente, déjà emplie de collègues, anciens et nouveaux. Bonjours et sourires. Il n’y en a pas un, que, d’une façon ou d’une autre, je ne suis pas heureux de revoir. Je tombe dans les bras de Lady T., qui m’avait manqué plus que je le soupçonnais, on pense à Leia qui fabrique son bébé loin de nous. Ça sent le café fort et les viennoiseries industrielles. Ça parle évidemment vacances, logement, arrivées. Tout le monde cherche à atterrir, à oublier que les choses sérieuses vont commencer en échangeant de douces banalités. Je m’y berce en récupérant mes clés. Je parle vélo et Barcelone avec Carlotta, la prof d’espagnol, gousses de vanilles et lémuriens avec Atis, le prof d’aventures, toujours aussi sereinement beau. Je fais la connaissance de Fleur, qui est blonde et enseigne aussi l’espagnol, ce qui est bien entendu impossible.
Et puis, évidemment, T., les yeux encore embrumés de rêves et le sourire des retrouvailles.

Les Cheffes se sont lancées le défi de ne pas parler plus de trente minutes ce matin. C’est assez exceptionnel, elles y parviennent et se retirent rapidement, sans doute pour appeler le Guiness des records, édition Éducation Nationale.

Commence la charmante valse des réunions, dont certaines semblent, pour rependre le délicat terme de Marie-Antoinette, la collègue d’Histoire, principalement destinées à faire subir les derniers outrages aux mouches.

De mon côté, je participe avec d’autres “anciens” du bahut (en âge Ylisse, je rappelle que je suis là depuis environ 6000 ans), à l’accueil des nouveaux. On essaye de rester concis. On parle. Beaucoup. J’observe en particulier Lo Wen, dont, comme à l’habitude, les explications simples et précises me font frissonner. Lo Wen est le genre de prof qui m’emplit de terreur parce qu’elle est absolument parfaite. Devant sa présence, je n’ai qu’une envie, rentrer sous terre. Chacun d’entre nous, Lo Wen avec son charisme, T. avec sa profonde gentillesse, moi avec mes phrases en bordel tente de peindre un tableau d’Ylisse. “Posez-nous toujours des questions”, sera ma phrase de conclusion “parce qu’on sera tellement occupés, tous, très vite, que parfois, certaines choses nous sembleront évidentes, alors qu’elles ne le sont pas.” 

Après un repas assez gargantuesque – demander à des profs d’amener “un truc à manger” revient à renvoyer les festins de Rabelais au rang d’aimables apéritifs de régime – nous bossons sur les activités d’accueil des mômes. En effet, dans un élan d’audace qui n’a d’égal que sa témérité, Cheffe a décidé que tous les élèves sortirons, en deux groupes (soit 230 chacun en gros) pour pique niquer au lac pas loin du bahut, et se livrera à de chouettes activités histoire de team-builder à mort, youpi youpi. J’essaye de gommer de mon esprit l’image d’un troisième forçant un petit sixième à manger de la vase et me concentre sur ce que dit Faye. Je suis totalement love de Faye. Elle a mille idées à la minute, rigole très fort et bosse avec un sérieux hallucinant. On s’est à peine croisé l’année dernière, je décide que cette année, je ne la laisserai pas passer.

Le soir, retour avec Monsieur Vivi. Pendant les vacances, Monsieur Vivi a voyagé au Pays d’Oz. Il a totalement changé, il est resté le même. Monsieur Vivi a désormais dans son regard un truc qui brûle fort, aussi fort que la douceur dans sa voix. Il parle d’aimer à la folie et c’est trop beau. On évoque les gens qui nous empêchent de nous laisser aller. 

Et pour tous ses défauts Ylisse en est plein. Et pour toute la fatigue que ce bahut m’a mis sur les épaules, il m’a foutu des étoiles dans la tête. Que ce soit le fruit d’heureuses coïncidences n’a pas d’importance. Cette année encore sera excessive.

Mais au fond, ai-je envie de vivre autrement ?

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