Mardi 19 septembre

Je remonte l’avenue sous le soleil d’automne, c’est déjà un soleil d’automne. La lumière dorée filtre, sublime, à travers les feuille des arbres, et ça durera quelques minutes à peine. 

Totalement vide. Totalement triste.

Non pas que la journée se soit mal passée. Au contraire en fait. J’ai accompli en dix heures plus qu’en trois jours. 

Il y a eu le cours d’orchestre des cinquièmes Glee auquel j’ai assisté et pendant lequel les gamins, entassés les uns sur les autres et pas tous munis de leurs instruments – le conservatoire n’ouvre que jeudi – ont jammé sur la jument de Michao et dont j’ai expliqué les paroles “qui sont un peu étranges”, comme l’a poliment exprimé Monsieur Vivi. Il m’a fallu l’éloquence de trois druides pour convaincre mes élèves.

Il y a eu cette heure de français que j’ai dû assurer au débotter, vingt minutes avant qu’elle ne commence pour suppléer à l’absence d’un collègue.

Il y a la troisième Max qui, visiblement, ne se contente pas de dawatiser leur prof de français. Certains collègues commencent à vraiment souffrir. On discute des moyens de la cadrer avant qu’elle ne s’enferme dans son statut de classe bordélique et brouillonne, avec laquelle on ne progressera qu’heure après heure, sans pouvoir lui donner une vraie unité.

Il y a Siméon, qui me retient toute la récréation pour me parler de son immense peur d’échouer. “Pardon de vous faire perdre votre temps.” s’excuse-t-il. Lui ne l’a pas perdu. Envie de se confier, de contact avec un élève. Mes petites lumières rouges s’allument. Écoute-le, mais ne le laisse pas trop te manger. L’assistante sociale le connaît déjà, je me promets de m’entretenir avec elle.

Il y a Lyssa qui bataille face à sa classe de quatrième. Je lui propose, quand certains bordélisent trop la salle, de l’envoyer dans la mienne. Pratique classique et toujours ultra-efficace, que nous n’arrivons pas, perdus dans nos changements perpétuels de salles, à pérenniser. 

Il y a les troisièmes Tardis, enchantés par la découverte de Voyage au bout de la nuit. Je leur apprend qu’il y a dans les mots une musique, qu’on appelle le style. Que ce sera notre quête de cette année, d’aller la chercher. Parce que cette musique-là donnera un sens aux interminables questionnaires qu’ils ont rempli depuis la sixième. À la fin du cours, Luke vient fièrement me montrer ce qu’il lit, et me demande des références. 

Il y a des réunions, mille demandes d’élèves.

Je traverse la journée en disséminant tout un tas de petites parties de moi-même.

Jusqu’à ce que, sous la lumière d’automne, je vois l’ombre de ma silhouette se découper. Grand épuisement, grand vide. J’ai encore oublié. Qu’à Ylisse ou dans n’importe quel bahut, il faut aussi se préserver. Ne pas disséminer toute son énergie, sa substance, pour alimenter l’ogre-collège. 

Il faudra sans doute une bonne soirée à se laisser dériver, lentement, pour que les particules qui me composent retrouvent leur chemin, et se reforment.

Laisser un commentaire