Mercredi 20 septembre

L’un de mes rares souvenirs de l’IUFM. (ex-ESPE, pour les non-dinosaures, l’endroit où c’est-y qu’on forme les profs, pour les non-enseignants) : une formatrice nous explique, d’une voix languissante qu’il ne faut pas aimer ses élèves. 

Cris indignés dans la salle de la part des futurs profs, les miens y figurant en bonne place (je suis le seul mec, ça varie la tonalité).

Onze années plus tard, je reste indigné. Non pas parce que je pense encore que cette femme avait tort, mais parce que, lorsque l’on parle de sujets aussi importants, on ne peut se permettre des approximations. Toute honte bue, je m’imagine à sa place. Sous la lumière blanchâtre du néon, je me racle la gorge et je bredouille – parce que je bredouille trop souvent – “il n’y a rien de plus compliqué que d’aimer ses élèves.”

Pour une infinité de raisons. Parce qu’aimer met en situation de vulnérabilité. Parce qu’aimer appelle une réciprocité. Parce qu’aimer exige d’être sincère.

Trois choses que je refuse à mes élèves. “Tu passes ton temps à dire aux cinquièmes Glee que tu ne les aimes pas.” s’amuse Monsieur Vivi. J’y pense, très souvent, et je ne sais pas quoi faire de cette observation, qui est totalement juste. 

Évidemment que je les aime, pour la plupart. Difficile de faire autrement quand on enseigne à ces mômes tellement attachiants de REP + depuis presque une décennie, difficile de faire autrement quand on est moi, coeur en artichaut Prince de Bretagne
Mais je ne le montrerai pas.

J’ai choisi de ne pas montrer aux chiards que je les aime, parce que, plus que tout, je les souhaite totalement libres. J’espère très sincèrement que l’année prochaine, les élèves à qui j’enseigne maintenant n’auront pas un mot de regret. Mais la tête pleine des connaissances que nous avons explorées, eux et moi. 
J’ai choisi de ne pas montrer aux chiards que je les aime parce que je me méfie de la complicité. Parce que mon objectivité, mon regard précis sur chacun d’entre eux, est à ce prix. 
J’ai choisi de ne pas montrer aux chiards que je les aime parce qu’ils finissent bien souvent par le comprendre, et que je fais confiance à leur intelligence.

Alors je garde mes immenses poussées d’affection dans mon petit univers mental. Et je pense à Fanny, une ancienne collègue. C’est depuis elle que je voussoie les élèves. Elle n’a jamais couru après la popularité et elle était l’une des enseignantes les plus aimés des élèves à Criméa, mon ancien bahut. De part la limpidité et l’exigence de ses cours, de par son immense rigueur. Qu’elle amenait les mômes loin, qu’ils ressortaient de sa classe l’air plus délié, plus éveillé. 

Encore aujourd’hui, j’ignore si ce positionnement est le meilleur possible, me concernant. Et je sais encore moins s’il est transposable à d’autres.

“Il n’y a rien de plus compliqué que d’aimer les élèves. Et ça se rajoute au reste du boulot. Soyez prudent.” Voilà ce que j’aurais aimé entendre au Mans, dans le vieux bâtiment près du fleuve. 

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