Lundi 25 septembre

Il est des jours précieux, des jours où l’on quitte son boulot fier de soi. Où l’on sait que c’est vrai et légitime. Où l’on sait que ce sera un puits de force quand la tempête cassera le mât fragile, si fragile de sa légitimité de prof.

Des jours où, soutenu par les grandes ailes de ceux que l’on admire, de ceux que l’on aime, on a pu, l’espace d’un instant, être le prof que l’on rêve d’être.

Les cinquièmes Arkham entrent un peu timidement en cours. J’ai choisi de ne pas lâcher le moindre centimètre quant à mes exigences. Des activités précises, régulières, et très différenciées, dans une classe dont les mômes ne s’entendent bien que pour mettre le zbeul apparemment. Toujours, toujours se rappeler de ce que T. professe : “Ne commence une activité que si tu sais exactement ce que tu veux qu’ils en tirent à la fin.” Peut-être que ça déviera. Peut-être qu’il faudra modifier en cours de route. Mais ces petits cinquièmes tout foutraques dans leur tête, leurs ambitions scolaires ou leur rapport à l’école ont besoin de se sentir rassurés. Légitimés dans leur rôle d’élève. “Vous êtes tous les bienvenus en cet endroit, dont les règles, mes règles, ne varieront pas. Ce cadre-là vous protège.” 
Et tous se mettent lentement à participer, même Oswald qui, petit à petit, renonce à ses provocations et me montre qui il est : un grand gamin tout paumé, cherchant désespérément à ce que l’on s’occupe de lui.

Entrée des cinquièmes Glee. De plus en plus exigeants. “Avec eux, tu comprends pourquoi il faut remplir le cahier de texte.” sourit Monsieur Vivi. Ils se montrent de plus en plus exigeants. Dans le bon sens du terme. Très respectueusement, ils demandent des cours de plus en plus carrés, de la documentation, de l’exigence. Sans jamais se départir de leur grand sourire et de leur envie. Un extrait de l’Impromptu de Versailles c’est bien joli, mais où est le reste de la pièce ? On peut l’apprendre ? Non, mais pour appliquer ce qui a été expliqué en théorie, comme cette histoire d’apparté. On aimerait bien comprendre comment ça fonctionne et le mettre en scène. Monsieur, n’oubliez pas de nous passer le lien youtube hein ? 
Ce n’est plus du fayotage, c’est en train de se transformer en un lent test : pouvons-nous faire confiance en cette éducation-là ? Vraiment ? Monsieur Vivi leur prouve que oui, en musique. Prof principal et de français, il va falloir que je me mette à niveau.

Reste les troisièmes Max. J’y vais, une terreur blanche au ventre. Que j’exprime comme à chaque fois en salle des profs sur mon ton rigolard-geignard, celui que je prends quand j’ai vraiment la trouille “Je veux pas y alleeeer !” Tout le monde rigole, c’est l’effet recherché.

Le cocktail que je tente est totalement improvisé. “Ils sont super motivés par les apprentissages.”, m’a dit Malkouth, leur prof principal, en début d’année. Alors je les submerge. L’autobiographie selon Nothomb, selon Proust, selon Perec, deux travaux d’écriture, de la prise de note. Le tout chapeauté par l’application Classe Dojo, dont ils sont devenus instantanément fans.
Cette fois, je m’applique à surveiller mon langage. Beaucoup plus que d’habitude. Là encore, l’un des savoirs-faire de T. Et les mômes, imprégnés de vocabulaire, finissent par essayer.

“Monsieur. “L’état présent de mon esprit”, dans le questionnaire, c’est quoi ?
– Qu’est-ce que c’est ?
– Pardon, qu’est-ce que c’est ?
– Votre humeur.
– Hmmm… Si j’écris “normal”, ça ne fonctionne pas ?
– Exact.
– Zen ?
– Essayons encore plus littéraire ?
– Sereine ?
– Voilà !”

Aria décrète fièrement que son trait de caractère est “méchante”. Et sourit, incrédule, quand je l’applaudis. “Ouais, j’aime bien être méchante, comme les femmes dans les films, là, qui s’en prennent au héros.”

Note : lui filer une planche des Culottées un de ces jours.

Je m’apprête à partir. Avec Monsieur Vivi, justement. Et sans T., qui reste, submergé par une vague de ce boulot invisible, abrutissant : sanctions à poser, coups de téléphone à passer. Énorme vague de tristesse. Parce que dans ces moments-là, on est seul. Parce que là, y a pas moyen de l’aider. Parce que je repense à une conversation que nous avons eu hier soir. Où j’évoquais l’année précédent sa venue.

“J’étranglais doucement ce que je veux faire.”

Nous sommes le soir et je cours, autour du lac. J’ai pris le temps, ce temps que Monsieur Vivi tente d’apprivoiser, maintenant qu’il vit au Pays d’Oz, ce temps dont j’ai le droit de disposer, et que je tente de ne plus dilapider. Par respect pour ceux qui me permettent de prendre mon essor, de, certains jours, me sentir fort et fier de moi.

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