Jeudi 28 septembre

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Kika est très belle. Je m’approche d’elle, elle est en pleine discussion avec Monsieur Vivi. La voix qui tremble, de tristesse et d’indignations mêlées. En trois semaines, Kika a mis à nu l’un des pires vices du bahut dans lequel elle exerce désormais le métier de prof de SVT : notre dévotion au moins. 

“Les élèves d’Ylisse sont-ils éducables ?” C’est la phrase qui lui a fait quitter la réunion de formation à laquelle elle assistait. Et elle ne décolère pas. Kika a quelque chose qu’aucun, à ma connaissance, de ses collègues n’a : elle habite Ylisse. Sans honte ni fierté, elle appartient à cette ville. Et, explique-t-elle, en faisant les cent pas devant la salle où la formation continue à se dérouler, elle ne supporte pas. De sentir que, sous les expérimentations pédagogiques, sous les plans de formation, sous les classes en ilots, en effectifs réduits, en pyramides, se dessine une simple réalité : les enfants d’Ylisse n’auront pas les mêmes chances que les autres. 

“On leur ment”, tempête-t-elle, “parce qu’une fois sortis de cette ville, ils se rendront compte que leur attitude n’est pas normale. Et il faudrait qu’ils s’en rendent compte tout de suite ! On est des éducateurs !”

J’écoute Kika, admiration et honte mêlées. Comment ne pas approuver ses paroles ? Comment se dire que l’on suit son discours.

Trop souvent, je me dévoue au moins.

“Au moins aujourd’hui, ils étaient calmes.”

“Au moins aujourd’hui, ils auront tous copié le cours.”

“Au moins, ils connaîtront l’accord des groupes dans la phrase pour le brevet.”

“Au moins la journée est finie.”

Alors oui. Kika est nouvelle dans le métier, pleine d’énergie. De cette énergie que j’évoquais ce matin avec Monsieur Vivi, dont j’ai le sentiment qu’elle se régénère très lentement, ou peut-être pas du tout. Cette exigence de reprendre les élèves qui se battent devant le canal, même si c’est au sortir du bahut où, techniquement, on n’est plus prof. Cette exigence de leur demander poliment mais fermement de bien se comporter, dans les couloirs du collège comme dans le bus. Cette exigence de repenser mille fois le cours pour qu’ils acquièrent exactement le même bagage que partout ailleurs. Cette exigence de refuser le discours implicite et permanent : non, à Ylisse, il n’y a aura pas autant de professions socialement prestigieuses qu’ailleurs, apprends à t’en réjouir.

Kika refuse cette tentation du au moins, et c’est admirable, et ça me confère un éclat de cette précieuse énergie, que j’ai dépensée sans compter jusqu’alors. Que je réchauffe entre mes doigts et que je sens se fondre dans mon corps lourd, si lourd de toute cette poisse. 

Il est des brasiers.

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