Samedi 30 septembre

“Monsieur…”

Solange s’approche de moi, voix à six décibels et demi. Je profite du relatif brouhaha des élèves rangeant leurs affaires pour me pencher vers elle, visiblement, elle ne veut pas attirer l’attention.

“Qu’y a-t-il ?
– Sans faire exprès, j’ai eu un souci avec une autre élèves de cinquième…”

Elle se lance dans un récit détaillé de Magali qui se moquait de Raïana, alors elle, elle lui a dit de se calmer, et Magali lui a dit de se mêler de ses affaires, alors elle, elle a haussé les épaules, alors arès (”On dit après, Solange.”) Magali, elle l’a poussée, alors elle “en sont venues aux mains”.

Je l’écoute même si une partie de mon esprit en est resté à “Sans faire exprès”. “Sans faire exprès”, pour Solange, c’est immensément compliqué. Commencer une phrase par “Sans faire exprès”, c’est dire “J’ai fait quelque chose qui vous déplaît beaucoup, parce que c’était en dehors de la classe, que c’est aussi une partie de moi, une partie que vous désapprouvez, mais je viens vous en parler parce que j’essaye d’avancer.”

Ce n’est pas de la surinterprétation, c’est ce que Solange montre depuis la fin de son année de sixième. Parce que Solange est un pur produit de ce que l’adolescence ylissienne peut avoir de pire. Elle sera souvent aux premiers rangs, quand deux mômes se castagnent, dans la cour ou dans la rue, et ne dédaigne pas la violence non plus, la violence pernicieuse, celle qui s’écrit sur les réseau sociaux. Solange se fait intermédiaire d’insultes quand ça risque de déclencher une bagarre. Et pleurera fort quand elle finit par se faire attraper.

Mais depuis son arrivée en sixième, depuis que Monsieur Vivi lui a expliqué qu’on peut être fort, qu’on peut être juste, qu’on peut être moral, depuis qu’elle a découvert la musique, depuis qu’elle a décidé, pour une raison qui m’échappe, qu’elle veut me faire plaisir, Solange essaye. Très fort, tant qu’elle peut. De se conduire comme ce que les adultes du collèges décrivent comme une bonne personne. Solange s’est lancée dans cette danse sans en comprendre le rythme. Essaye de sourire, avec les yeux et les lèvres, tente d’aider les autres, de rire de tout et surtout d’elle-même. 

Au début, c’était un comportement classique. Habituel, d’une élève de sixième qui veut amadouer des adultes. Mais depuis que je l’observe, j’aperçois des changements. Des apparences qui, petit à petit, deviennent habitude.

Et, évidemment, je m’interroge.

Parce que cette joie, quand je la vois spontanément venir en aide à un môme, sans espoir de récompense, ou que je l’entends dédramatiser une situation en quelques mots, est-elle légitime ? Moi qui ne suis pas d’Ylisse, moi dont le système de valeurs est sans doute bourré d’incohérences… Est-ce que la pousser vers les valeurs que je crois estimables n’est pas outrepasser mes attributions ?

Et puis je vois une toute jeune fille. Qui réfléchit à ses actes. Qui reformule. Et qui attend, assez courageusement. Pas forcément un éloge ou une sanction. Juste que je sois un adulte face à une enfant.

“Merci de me l’avoir dit. Je vais en parler avec Magali ; et avec le CPE, évidemment.
– D’accord, monsieur. Je suis désolée. 
– Solange…
– Je sais, hein ! Je dois présenter mes excuses à Magali, pas à vous, mais ça m’embête d’avoir fait ça, sans faire exprès !”

Sans faire exprès.

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