Jeudi 5 octobre

Kiba est très beau. J’ai toujours du mal à accoler cet adjectif à un être de moins de vingt ans, mais ici, l’adjectif s’impose. C’est un truc dans le regard ; un regard très sage, très profond sous des paupières lourdes. L’ombre d’un sourire usé au coin des lèvres. Et une voix rauque, comme si elle s’était usée à force de ne pas servir. Car Kiba ne parle jamais, ou presque. 

Il écrit peu, aussi. Problèmes pour suivre. Apparemment, il a eu de gros soucis de santé, l’année dernière. Du coup tout est un peu plus difficile. 

Il essaye, pourtant. Et il y a comme un rai de lumière qui lui passe sur le visage quand on le regarde dans les yeux, qu’on lui réexplique ou qu’on lui demande son avis.

Il y a un mystère avec Kiba et l’envie de le déchiffrer me brûle. 

Je me méfie, pourtant : le pire mal que l’on puisse infliger à un élève, c’est l’interprétation. Interprétation d’un geste : il a le visage dans les mains, il est triste. Alors qu’il est juste fatigué, qu’il se concentre. Il me regarde de travers, il est insolent : peut-être ne nous voit-il pas. Il rit de bon coeur, tout va bien : qu’en savons-nous ? 
Projeter sur ces mômes dont nous savons tant et si peu un autre môme fictif, cohérent : réflexe naturel, évident – je le fais tout le temps – mais néfaste. Nous ne les connaissons pas. Pas vraiment. Le rapport prof-élève : une modalité tout à la fois forte et superficielle.

Alors je me contente d’observer Kiba, du coin de l’oeil. Un élève comme les autres, juste un peu plus sous mon regard.

Et depuis une semaine, voilà que ça lui prend. À la fin de chaque cours, il sort en dernier. S’approche tout près de mon bureau, me regarde avec sa tentative de sourire, perdue dans les nuées. 
Les habituelles sonnettes d’alarme d’un môme qui reste dans une sale de classe résonne.

“Tout va bien Kiba ? Vous ne voulez pas sortir ?
– Si si.”

Je jette un discret coup d’oeil dehors. Le couloir semble désert.

“Il y a quelque chose que vous vouliez me dire ?
– Non non.”

Son survêtement gris est beaucoup trop grand pour lui, son cartable trop gros. Un petit bonhomme sage et perdu au milieu d’un grand maelstrom invisible. Je ne laisse pas trop de place au silence, je monologue sur une bêtise que j’oublie presque instantanément. Il ne bouge pas. M’écoute, la tête penchée sur le côté. Puis s’en va, tranquillement.

Avec son énigme. À côté de la laquelle j’ai la frousse de passer.

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