
Je regarde Arès et j’ai le coeur qui se tord.
De belle façon. Comme devant les oeuvres légendaires, comme pendant un chagrin d’amour, comme devant des lieux magiques.
Arès est arrivé cette année en cinquième Glee. Recommandé par S., son prof de musique de l’année dernière. Arès, gamin violent. Issu d’une histoire familiale atroce. Trimballé de droite à gauche, pour échouer à Ylisse, Arès, qui, depuis le début de cette année scolaire a été pris en charge, par l’humanisme rigoureux de Monsieur Vivi, par une pratique artistique intense, par une classe extrême à tous points de vue.
Arès qui, jour après jour, sourit un peu plus. Corrige sa posture. Fait tous les efforts possibles pour se comporter en élève. Pas tous les jours bien sûr. Pas tout le temps comme il faut. Mais les choses changent ; inexorablement.
J’ai le coeur qui se tord parce que, sa douleur à lui, sa misère, je la comprends, je peux l’accepter, comme dit Monsieur Vivi. On me l’a expliquée quand j’étais plus jeune, elle correspond à la tristesse que j’ai lu dans les livres et vu dans les films. Et Arès, à travers les myriades d’adultes qu’il a vu, a réussi à comprendre comment l’exprimer, même si c’est toujours implicite. Sa vie est, sera terriblement difficile, peut-être pourrons-nous lui apporter beaucoup, peut-être échouerons-nous, mais nous luttons en terrain connu.
Quelques tables plus loin, il y a Delphine et Solange, les jumelles. Que j’adore. Mais jamais je ne ressentirai dans la poitrine le même déchirement que pour Arès.
Je devrais, pourtant. Parce qu’elles aussi, sont malmenées par leur vie. Elles ont pourtant des parents présents, qui viennent aux rencontres parents-profs. Elles n’ont pas, comme Arès, à marcher longtemps, pour arriver au collège.
“Mais tu sais, me dit ma collègue Kika, ça fait neuf ans que je les vois traîner dans le quartier, et manquer de se flanquer sous les roues de voitures quand elles déboulent à vélo. Tout le monde les connaît dans le quartier, mais personne ne s’en occupe.”
C’est un fait. Si tu veux savoir qui est ce type qui t’accoste tous les matins entre la gare de RER et le bahut, demande à Delphine, si tu veux savoir où manger les meilleurs sandwich du coin, demande à Solange. Pourtant, elles, parfois, arrivent au bahut sans petit-déjeuner. Elles n’ont rien trouvé dans le frigo qui leur faisait envie. Et à cette grand-messe parents-profs si, de temps en temps, les agenda, les carnets sont regardés, ce sont des yeux las, un peu agacés qui me regardent. “Non… Non…” Non évanescent qui se répète en permanence.
Delphine et Solange, filles de tout un quartier, livrées à elles-mêmes. Un poids que je constate, dont je parle avec mes collègues, mais dont mon appréhension ne reste qu’intellectuelle. Ça n’existe pas dans les livres de mon enfance, de petites filles, de jeunes ados, entourées et négligées. Souriantes et abandonnées.
Alors c’est à l’aveugle que nous tentons, nous leurs profs. De les extraire de leur amour des ragots, de les structurer dans leurs apprentissages.
“Ils vont devenir quoi, l’année prochaine, quand on partira ? ai-je demandé à Monsieur Vivi, cette fois-ci une vraie boule dans la gorge. Il a rigolé.
– Tu ne te rappelles pas ? C’est toi qui me l’a dit pourtant ? D’autres viendront. Et ce sera de bonnes années, pour eux.”
Partir, laisser derrière soi, toujours, des chantiers en friche.
Des mômes dont les misères me parlent au coeur, ou en langues étranges.