
J’ai dit l’autre jour aux cinquièmes Arkham que le vendredi 13 était le jour qui tombait le plus souvent dans l’année – je l’ai entendu dans Persona 3, je ne sais pas si c’est vrai – et que du coup, certains avaient décidé d’y voir un jour porte-bonheur. Pour refuser le malheur.
“Et pour vous, demande Zamza, c’est un jour porte-bonheur ou malheur ?”
Les Troisième Max me mettent la misère dans un cours en co-enseignement avec Raura. Jusque là, les six ou sept élèves les plus en difficulté avaient toujours le bon goût de sécher à tour de rôle. Aujourd’hui ils sont au complet et c’est. Juste. Trop. Comme je l’avais déjà écrit. Trop de dysfonctionnement trop divers. Entre Clara que sa soeur a amené jusqu’à la porte de la classe pour éviter qu’elle sèche (”La prochaine fois, je m’assois à côté d’elle.” m’affirme cette impressionnante jeune femme d’une vingtaine d’année), à Shiro qui a “trop de problèmes pour une seule personne”, comme le dit sa prof principale, en passant par les bouderies de Léo et la hargne adolescente de Sierra. Je ne fais pas cours, je jongle avec des personnalités. Individualisation ? C’est presque un apprentissage par môme qu’il faudrait dans cette classe terriblement hétérogène.
En deuxième heure, je suis seul, et là, c’est la mise à mort. Ils sortent leur grosse massue de leur petit sac Shopi, et me la carrent dans la figure. Je parviens à peine à amorcer une – minable – entame de début de cours.
Je dois repenser mon rapport à cette classe, leur réussite en français est à ce prix, mais pour le moment, je suis à cours d’idée.
Après-midi théâtre, les sixième, cinquième et quatrième Glee vont voir Songe d’une nuit d’été. Ils ont tous amené leur autorisation de sortie, chose qui arrive une fois toute les années bissextiles à Ylisse. Les mômes marchent gentiment une trentaine de minutes dans les coins les plus moches de la ville, en se moquant de mon sens de l’orientation. Arès me suit comme mon ombre.
“Monsieur, si vous voulez, on prend cette voiture là tous les deux, pour aller plus vite. Mon frère m’a appris à démarrer une voiture avec les fils.
– Ahueeeeuh eeeeeet… Il fait quoi votre frère dans la vie, Arès ?
– Il fait des études de garagiste.”
Je réprime un ouf de soulagement, tandis que je signale d’un ton sec aux quatrièmes que le premier à ressortir son portable pour traquer des Pokemon risque de me voir évoluer en Leviator et ils ne veulent pas ça.
Entrée dans la salle de spectacle Arès est au milieu de la rangée. Je me retourne pour expliquer à un sixième que le combo Coca-Pringles est interdit au théâtre parce qu’il fait fondre les dents (les sixièmes sont crédules) ce qui le fait pleurer (les sixièmes sont sensibles) avant de m’installer sur mon siège. Arès s’est décalé de huit places pour être à côté de moi.
Une voix idiote me souffle “Il a besoin d’un papaaaaa.” et je la réprimande. Il a besoin de contacts humains qui ne s’effritent pas quand il les met à l’épreuve. Arès n’aura jamais une famille traditionnelle mais ne sera pas brisé pour autant. Il aura ses racines, ses fondations. Toutes gribouillées mais qui tiennent. C’est le voeu que j’ai fait en parlant de lui avant-hier.
Spectacle splendide. Certains élèves dorment, sauf pendant “la scène de bagarre”, unanimement applaudie. Je me dis qu’il faut que je leur dise que ce n’est pas grave, qu’un Shakespeare, ça s’apprend.
Je me dis que j’ai adoré un mouvement de danse de la reine Titania, qu’avant de connaître C., j’aurais sans doute discrètement fermé les yeux durant cette lente chorégraphie. Que j’aimerais bien inviter C. pour leur en parler, justement.
Journée de bonheur ou de malheur, ce vendredi 13. Comme chaque jour, un peu des deux, je suppose. Quand on est adulte, la magie a tendance à s’étioler.
Mais on a les outils pour la construire.