Mardi 17 octobre

Si avec les troisièmes Max, j’ai décidé hier de devenir un agent des Sith, les cinquièmes Glee me poussent à une décision toute aussi épineuse : me faire tuer.

Depuis la rentrée, tout lecteur de plus de deux billets de ce journal se sera rendu compte que je joue en mode terriblement facile avec cette classe, que Monsieur Vivi a réussi à guider vers une envie d’apprendre et une confiance en les adultes sans faille. 
En tant que professeur principal, je suis devenu cette année une sorte de bizarre divinité tutélaire, dont ils accueillent chaque mot et chaque réaction avec enthousiasme ou révérence. Quand on a un ego comme le mien, c’est peu évident à gérer. Et puis il y a déjà la question de l’année prochaine. “Qu’est-ce qu’on va devenir sans vous et Monsieur Vivi ?” est la question qui revient en boucle, au moins une fois par semaine. 
Aussi, j’ai pris la décision, afin qu’ils ne me prennent pas en grippe et qu’ils brisent un peu le cercle de ce qui pourrait facilement se muer en dépendance malsaine, de me laisser assassiner pour sortir de l’image du papa.
Il y a plein d’assassinats possibles. Comme ce matin ou, pour ouvrir les deux heures d’activité théâtre que j’effectue en remplacement d’un cours annulé, nous jouons au jeu de la valise. Jeu qui consiste à mémoriser une chaîne de mots de plus en plus longue. Et ils sont impressionnants, les Glee. Ils en sont à treize, quatorze, dix-sept mots.

J’ai pris part à leurs côtés dans le cercle. Ils m’étonneront toujours. Ils utilisent une technique embryon du “Palais mental” évoquée dans la série Sherlock. Chaque camarade leur permet de se rappeler un objet. 

Mon tour est venu. “Dans ma valise j’ai mis une PS4, une flûte, une table, Barack Obama…”

Je regarde Delphine et les gros boutons de sa salopette. Salopette, c’est le mot qu’elle a choisi.

“… des chaussures…
– Non monsieeeeeeeur !”

Ils me regardent affligés, tandis que je fais un pas en arrière en m’excusant. Je suis le premier à me tromper. Ils sont tous plus fort que moi. Je peux expliquer les règles du groupe adjectival, leur faire découvrir Conan Doyle ou Delphine de Vigan, mais ils ont meilleure mémoire que moi. C’est très bien. C’est parfait.

Fin d’heure, Benvolio s’approche de moi.

“Monsieur, vous me montrez votre tatouage ?”

Comme à chaque cours depuis une semaine.

“Il veut dire quoi ?
– À votre avis ?
– Ben je sais pas.
– Inventez une histoire !
– Je peux vous l’écrire ?
– Oh oui, moi aussi monsieur !
– Moi aussi moi aussi !
– On a trooooooop de la chance, elle est trooooop bien cette rédaction !”

Malédiction.

Fin de journée, les 3èmes Tardis travaillent gentiment sur des exercices personnalisés, et me consolent des deux heures calamiteuses avec leurs confrères Max hier. On se bidonne bien avec Valeria qui correspond assez bien à l’image que je me ferais d’une Daria Morgendorffer des cités. 
Sauf que Sylvina pète un plomb. On lui a piqué son quatre-couleurs, c’est un scandale, ça va chier monsieur.

“De toutes façons les quatre-couleurs sont interdits, Sylvina.
– Je m’en fous, je veux qu’on me le rende !
– Il est en diamant, votre quatre-couleurs ?
– Je parle pas à vous !”

Houlà. Généralement, en plus d’une agression caractérisée de la syntaxe, cette phrase est la dernière étape avant un pétage de plomb d’élèves. Je m’approche de la môme et, comme avec les grands fauves, m’agenouille à hauteur de regard.

“Sylvina, promis, personne ne sortira tant que vous ne l’aurez pas récupéré.
– Je le veux pas après, je le veux MAINTENANT”

Le tout en me postillonnant copieusement à la gueule. Tel Jupiter courroucé, je me redresse me drapant dans ma toge ma veste. 

“Bon, ça suffit, maintenant il va falloir…”

C’est à cet instant que, décrivant une gracieuse parabole, le quatre-couleurs disparu me passe au-dessus du crâne pour atterrir pile sur le bureau de Sylvina, qui de rouge de colère, repasse à son habituelle indifférence grisâtre.

Et dire qu’il y a quatre heures, je tentais d’affaiblir mon autorité…

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