Jeudi 26 octobre

Dans la classe de cinquième Arkham, cette année, il y a Nina. 

Nina fait partie de cette frange extrêmement réduite d’élèves pour qui j’éprouve une franche antipathie. Antipathie multipliée par le fait que je sais parfaitement d’où elle vient, mais que je me sens totalement impuissant face à cette môme.

Nina comprend parfaitement tous les codes. Ceux de la classe et ceux à l’extérieur. Elle est capable de jouer l’élève modèle quand elle en éprouve le besoin et de se montrer imbuvable si elle le souhaite. Mais juste assez imbuvable pour ne pas être sanctionnée. Ou sanctionnée d’une façon qu’elle pourra présenter à sa mère comme une injustice flagrante.
Nina est capable de se montrer une tutrice exemplaire pour les élèves en difficulté. Et d’en harceler d’autres sur snapchat quand l’envie lui en prend. Nina a compris à quel point la duplicité est une arme subtile, puissante et dangereuse. Elle a compris qu’en jouant habilement ses cartes, elle pourrait se servir du collège pour étendre son pouvoir. Ce qui n’aurait rien de blâmable si cette ascension ne se faisait pas en marchant sur la gueule d’autres mômes et de certains adultes.

Il y a une seule chose que Nina ne comprend pas, c’est la cinquième Glee.

L’année dernière, déjà, elle en était certaine, Nina allait intégrer la section à option musique. Parce que c’est une classe spéciale, et que ce qui est spécial est forcément meilleur à ses yeux. Elle s’était comportée durant le petit entretien de dix minutes, comme une élève modèle. 
Mais le verdict fut sans appel : hors de question. Parce que pour Monsieur Vivi, le sésame de la classe Glee, ce ne sont ni les résultats, ni la façon de se tenir en classe, ni, à la limite, le comportement : c’est la possibilité trouvée chez un élève de devenir un membre du groupe. Indiscernable parmi les autres. 

Et ça, Nina n’en n’est pas capable. Elle a construit toute sa personnalité autour de son ambition, autour de de son envie individuelle. Elle frappe à la porte de toutes ses forces et nous lui disons non. Je suis son prof de français, le prof principal de la classe dans laquelle elle aspire à rentrer, elle se comporte avec moi comme l’élève idéale et je lui dis non. 
Manque de maturité, j’espère, manque d’humanité, je crains. 
Mais c’est important. Même si c’est l’une des leçons les plus difficiles que je donne à une élève. Oublier mon antipathie pour elle, ma détestation pour son comportement et lui expliquer que, parfois dans la vie, ce ne sont pas les plus forts, les plus ambitieux ou les plus impitoyables qui réussissent.

Ce sont les plus gentils. 

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