
Luka est cette année l’élève qui me pose le plus de soucis.
Après dix ans à enseigner, je me rends compte que le schéma qui me met en difficulté est systématiquement le suivant : ça commence par un élève qui n’a clairement pas envie d’être en cours. Absence de matériel, refus de bosser, propension à parler du dernier épisode des “Anges de la téléréalité” pendant qu’on essaye de comprendre pourquoi, même si Rousseau est un gros bâtard, il est quand même grave admirable.
Armé des meilleures intentions du monde et d’une naïveté confondante, je me mets en tête de l’intégrer dans le boulot effectué par la classe. Le môme me répond toujours que “Ouais c’est bon, je fais rien, je dérange pas.”, réplique qui a le don de me faire sortir de mes gonds, et là c’est foutu.
Les collégiens ont cette similarité avec le grand requin blanc d’être des organismes préhistoriques dotés de cerveaux minuscules, comme le dirait Daria de sentir la moindre blessure chez l’homme. Et, en l’occurence, la désinvolture d’un gamin me titille profondément. À partir de là, ce sera une escalade de provocations et de sanctions devant une classe de plus en plus amusée par le fait que le docte M. Samovar puisse sortir aussi aisément de ses gonds. Alors pour peu que, comme cette année en troisième Max, j’ai à gérer trois ou quatre élèves présentant ce profil…
Je suis parfaitement conscient de ce trou béant dans mon armure et pourtant, il faut croire que je ne prends pas le temps d’aller chez le forgeron pour la réparer.
Aujourd’hui, petit miracle. J’ai réussi à mettre tous les mômes en activité, autour du canonique épisode du peigne brisé, à l’exception bien évidemment de Luka. Que j’ai pourtant autorisé à se mettre en groupe avec qui il souhaitait. Mais non. Luka reste les fesses vissées sur sa chaise, manteau et sac sur le dos.
Essayant de ne pas, une fois de plus, lui consacrer un temps infini en pure perte, je le laisse à son inactivité et tente de m’occuper des autres. Entre Nina qui contemple son dictionnaire comme s’il s’agissait d’un organisme capable de lui coller une gastro-entérite, Gabocha qui tente de piquer le quatre couleurs de sa voisine et Bob qui m’appelle toutes les cinq minutes pour que je constate que OUI il est en train d’écrire des mots sur sa feuille, bravo, on peut dire que j’ai à faire.
J’ai de la chance : Luka me croit beaucoup plus débile que je ne suis (ce qui n’est pas peu dire).
En relevant la tête, je m’aperçois que le chiard tient sous la table son téléphone portable, donc il mitraille consciencieusement la classe.
Énorme lassitude.
Sans la moindre animosité, je m’avance vers lui, ce qui fait qu’il ne comprend pas ce qu’il se passe, et je lui subtilise le portable.
“Wesh vous me rendez mon téléphone !
– C’est une atteinte au droit à l’image.”
Silence de mort dans la classe. Et quelques sourires, pour un peu, les gosses attraperaient le pop corn. Je fais venir Luka au bureau, marmonne aux autres élèves de continuer à bosser.
“Montrez-moi vos photos.
– Quoi ?
– Vos. Photos. Vous me les montrez. Et vous les effacez. Sinon je vais porter plainte.”
Un peu abasourdi, il s’exécute. Six photos représentant surtout des dessous de tables (ils sont dégueulasses) et trois silhouettes floues. Je ne décroche pas un mot. Malaise palpable, Luka supprime ses clichés.
Je récupère une feuille de barème sur le bureau que je me mets à annoter. Après quelques secondes, je lève la tête sur Luka, toujours planté devant moi.
“Qu’y a-t-il ?
– Ben c’est tout ?
– Vous aurez un rapport pour usage du portable.
– Et c’est tout ?
– C’est tout.”
Lentement, le môme tourne les talons et repart à sa place.
“Pourquoi vous vous énervez pas monsieur ?”
Nina. Qui est une élève sympa pourtant. Déception dans la voix et le regard.
“Ce serait utile ? Ce serait juste ?
– Non.
– Alors au boulot.”