
C’est un cours très chouette, avec la cinquième Glee. Nous rédigeons ensemble une carte mentale dans laquelle ils inscrivent tout ce qui, à leur sens, est essentiel lors de la lecture à haute voix. C’est ce que nous travaillons cet après-midi. La lecture à haute voix, marronnier du collège. En règle générale, je n’aime pas faire découvrir un texte aux mômes à travers leur propre lecture orale. Parce que fatalement, ça trébuche, ça ânonne, ça bafouille, ça rigole. La lecture orale prématurée, meilleure façon pour transformer un texte en une bouillie de sens.
Du coup, nous nous demandons aussi à quel moment cette pratique là peut être pertinente. Nous nous fixons des défis, des challenges. Une fois nos critères trouvés, chacun en choisi un, qu’il s’engage à travailler particulièrement.
“Et si, juste, on prononce mal les mots ?”
Benvolio s’est exprimé très fort, sans lever la main, le visage fermé. Tout le contraire de ses interventions à l’oral en tant normal. Plusieurs alarmes se mettent à sonner et je penche la tête vers lui.
“Comment ça ?
– Vous savez. Si on sait pas prononcer le français.”
À la périphérie de mon champ de vision, Raura hoche la tête.
Tous les deux, Raura et Benvolio, ont en effet un accent assez marqué. Qui rythme joliment, de manière un peu rêche, leur français. Tandis que les autres élèves se mettent à bosser une lecture orale en groupe, je leur fais mine de venir au bureau.
“Vous prononcez très bien. Avoir un accent, c’est juste avoir une autre musique dans la voix, ça ne change rien à…
– Oui, mais c’est pénible. On – Raura prononce “an”. Tous les “on” “an” – a assez qu’on où regarde bizarrement.”
Stupéfaction. Je tente de trouver quelque chose de pertinent et de beau à dire – je m’en veux de ne pas être Monsieur Vivi, Monsieur Vivi, lui, saurait – mais n’y parvient pas. Ce complexe me prend totalement au dépourvu. Je parviens à lâcher un minable :
“Beaucoup de francophone ont un accent prononcé. C’est ce qui donne son caractère à votre voix, qui la rend unique.”
Sourire compatissant de Benvolio.
“Ben oui, mais ça met la honte quand on lit à haute voix, monsieur.”
Je leur souris. Secoue la tête.
“Je ne sais pas comment vous le dire, je ne suis pas à votre place. Mais moi, votre prononciation, je la trouve belle. Et à vous, je ne mens jamais.”
Ils hochent la tête et regagnent leurs groupes, un brin rassuré. Et moi je me demande comment leur faire aimer leur musique.