
Il y a trois mois, j’ai perdu ma télécommande.
Lorsque je l’ai retrouvée, sous un meuble et recouverte d’une épaisse couche de poussière, il m’a fallu un certain temps pour me rappeler ce à quoi servait ce bidule peu ergonomique.
Tout ça pour dire que je regarde peu la télé (sauf pour jouer aux jeux vidéo, mais ça c’est autre chose) et que, de fait, beaucoup d’occasions d’ulcères me sont épargnées. Genre cette vidéo. (Ne t’inflige pas plus d’1mn30, si tu as une âme, ce serait bien que tu la gardes un peu intacte)
Pour ceux qui n’ont pas eu le courage de cliquer – et je les comprends – il s’agit d’un extrait d’entrevue avec Luc Ferry qui fut, je le rappelle, Ministre de l’Éducation Nationale, et qui clame avec un enthousiasme débordant avoir entendu de l’un de ses anciens collaborateurs que “sans 15% de quartiers pourris qu’il y a en France, nous serions classés n°1 dans PISA”.
Bon.
Bon bon bon.
Par où commencer ? Déjà, bravo Luc, pour ta clairvoyance. Sentant que le propos sent bien le fumier tu t’empresses de ne pas trop l’assumer en prétendant que la formule n’est pas de toi. Que voilà une manoeuvre hyper courageuse.
Ensuite, en tant qu’ancien Ministre, je me disais que, peut-être un soupçon d’éthique te pousserait à ne pas employer ce genre de termes pour parler d’un domaine dont tu as été responsable. Parce que punaise… 15% de quartiers pourris ? Tu es sérieux ?
Ce genre de phrases est absolument dégueulasse. Dégueulasse parce qu’il conjure tout ce qu’il y a de plus bas dans les instincts du téléspectateurs sur une chaîne très regardée à une heure de grande audience. “Les quartiers pourris” – et il serait d’une mauvaise foi crasse de dire le contraire – invoque immédiatement l’image de barres d’immeubles mal entretenues, de jeunes qui brûlent des voitures en écoutant trop fort du mauvais rap. Bref, le cliché le plus infâme possible.
Et puis c’est un affront à la réflexion. Le problème de l’Éducation en France se réduit à 15% de “quartiers” gangrenés et c’est tout. Pas de questions à se poser. Il suffirait d’amputer. Je ne m’abaisserai pas, de mon côté, à tirer les conclusions qu’appellent ce genre de phrases, juste à souligner la paresse intellectuelle de la formulation : cessons de nous poser des questions, cessons de réfléchir à comment améliorer notre système. Mettons les sauvageons à genoux, et tout ira bien.
Oui je suis en colère, parce que je suis un prof qui se trouve sans doute sans “les 15%” dénoncés par M. Ferry. Grande banlieue parisienne, ville pauvre, REP+. D’après mon ancien boss, j’enseigne donc à des causes perdues. Des mômes qu’en une phrase, il réduit à quantité non seulement négligeable, mais aussi nuisible. Des mômes renvoyés, par ce genre de propos, aux ténèbres. Livrés au mieux à une odieuse commisération, au pire à la haine. Et ce type aura décidé, pendant un temps, des orientations de l’Éducation Nationale.
C’est dégueulasse.
Et donc, M. Ferry s’inquiète – encore une fois – des résultats des évaluations PISA.
Encore.
Je ne sais pas vous, mais ces évaluations commencent à m’agacer un brin. Pour ceux qui viennent d’arriver, PISA est une enquête internationale visant à évaluer les performances éducatives des élèves à l’aide d’un ensemble de tests (la page wikipedia est assez claire là-dessus).
Or, depuis plusieurs années, on n’a de cesse de nous fustiger, en France, du fait de notre classement. Nous sommes trop bas pour un pays ayant notre niveau de développement, il faut tout mettre en oeuvre pour remonter dans ces évaluations. Et chaque ministre ayant beau jeu de critiquer son prédécesseur quant à ses mauvais résultats.
C’est presque rigolo. (si on aime rigoler en vomissant de rage)
Parce que, comme quasiment tous les profs du pays, je passe mon temps à expliquer aux mômes quand quand on bosse, ce n’est pas pour les autres, ce n’est pas pour avoir une bonne note au contrôle, c’est pour soi. Pour se construire son projet. Pour se bâtir la culture et l’avenir que l’on souhaite. Or, depuis quelques années, j’ai le sentiment que l’Éducation Nationale fonctionne dans une logique de résultats concrets. C’est sûr, ça rassure, le concret. De bons résultats à PISA, plus d’élèves en lycée général. “Des indicateurs.” “Quels seront les indicateurs ?” nous demande-t-on toujours, désormais, quand nous cherchons à mettre en place un projet pédagogique avec les collègues.
Mais pour quoi faire ?
Dans quel projet de société l’Éducation Nationale s’inscrit-elle désormais ? Qu’essayons-nous de donner aux mômes, aux ados, aux étudiants ? Des outils de construction d’un projet professionnel individuel ? Une culture commune ? Une autonomie de pensée ? Un peu de tout ça à la fois ?
L’Éducation Nationale ne peut être décorélée du reste de la société et la juger uniquement sur un test, aussi large soit-il, est illusoire. PISA aurait pu être un outil précieux pour nous indiquer comment infléchir des méthodes pédagogiques. Au lieu de cela, il est devenu un ogre, une sorte de championnat de l’Éducation où tout le monde se prend pour un entraîneur et fait son loto devant un café ou une bière.
Alors oui, inscrire l’Éducation Nationale dans un projet global est infiniment plus complexe. Mais sinon, à quoi servons-nous ?
À quel point la vision de notre profession a-t-elle été dévoyée pour qu’on ne voit plus en nous, les profs, que des entraîneurs pour les PISA games, voir même des guignols qui se font bolosser par les sauvageons des “15% de quartiers pourris” ?
Aujourd’hui j’en ai assez. Assez que l’on tape sur l’Éducation Nationale, comme pour prévenir d’avance que le futur de nos mômes va être tout pourri, que les solutions sont simples mais que c’est la fautes aux familles, à Mai 68, aux étrangers. C’est malhonnête. C’est gerbant.
Le futur d’enfants, d’élèves est en jeu, M. Ferry, mon ex-patron. Ça nécessite un peu de dignité et d’élévation intellectuelle.
Alors de grâce, réfléchissez. Ou taisez-vous.