Jeudi 23 novembre


Ce billet est pour Ronnie

Chère Ronnie,

Si les lignes que je m’apprête à écrire te sont d’un quelconque réconfort – ou secours, soyons prétentieux, il faudra remercier T. Parce que T. m’a gentiment admonesté ce soir, en me disant avec sa gentillesse habituelle que je suis pas cool. En ce moment, les choses sont difficiles pour plein de gens, moi compris, toi comprise, et alors qu’on est soi-disant proches (tu aimes Doctor Who, je ne vois pas comment on peut être plus proches) je me contente, quand tu reviens d’une heure qui s’est mal passée, de deux trois mots de réconforts débiles et d’une blague. Vaguement d’un conseil.

Alors voilà. Là, sous la surveillance d’autres profs, je vais essayer de me montrer plus digne des bons moments qu’on passe en salle des profs.

Et pour commencer, je vais te parler de ce prof de français de vingt-six ans qui, il y a neuf ans, était persuadé qu’il ne s’en sortirait pas. Qui commençait chaque journée plein de bonnes résolutions et une horrible boule au ventre. “OK, hier c’était horrible, tu as passé ta journée à hurler et ils se sont foutus de ta gueule mais là, ça va bien se passer, pensées positives et oh la merde, je veux pas y aller. Je suis pas fait pour ça. Y a un truc qui va pas. C’est eux. C’est moi. Je m’en veux, je les déteste.”

Chaque jour pendant un an.

Et, neuf ans plus tard, je suis toujours là. Dans un bahut, je pense, plus difficile. Où ça se passe infiniment mieux. Parfois des jours avec, parfois des jours sans. Mais cette infâme boule au ventre, même dans les pires moments, je ne la ressens plus.

Et il n’y a pas de mystères. Juste un ensemble de trucs, qu’on apprend au fur et à mesure. Qu’on apprend à appliquer à sa personnalité. Je les ai déjà dit ici, je crois. Mais on s’en fout. Ce soir c’est pour toi. Alors que les grincheux vident le dancefloor. Et qu’ils sachent que je ne parle ici qu’en mon propre nom. La méthode que je donne n’est pas universelle, elle est celle qui m’a permis d’amener des mômes qui, il y a quelques années, m’auraient fait fuir en hurlant, à la fin de l’année sans heurts. Avec souvent beaucoup d’ambition.

Et pour commencer, arrache le masque des monstres que tu as en quatrième et qui te foutent le zbeul. Ce sont des mômes. Juste des mômes. Commence par ça. Des mômes insolents, provoc’ et insupportables. Mais des mômes. Regarde-les un par un. Même si ça prend du temps. Ce n’est pas une armée dressée contre toi, pas un effort conjugué pour te détruire. C’est un mouvement de masse bébête. Comme tous les mouvements de masse. Et qui n’a pas le droit de te prendre ton énergie vitale.

Et ça, c’est la deuxième étape. Préserve-toi. Fais les choses doucement. Les grandes actions d’éclat qui te permettront de réinstaurer magiquement l’ordre dans ta classe n’arrivent qu’une fois tous les trente-six du mois. Ce sera un trajet humble, qui passera par tout un tas de petites tâches répétitives.

Les petites tâches que sont les rituels les plus basiques. L’entrée en classe. La sortie des cahiers et des trousses, la vérification du matériel. Les sanctions rapides mais invariables (le carnet à petites croix parce que prendre les carnets, ça prend trop de temps, ou Classe Dojo si t’es un geek.) Oui, je suis une vieille ordure rétrograde, mais je pense que, quitte à la faire muter après, quitte à l’exploser et la malmener, tu dois d’abord construire ta classe. Simple, rassurante. Des môme assis prêts à travailler, ensemble, avec leur prof. Parce que c’est profondément réconfortant. Après il y aura les groupes, les rôles, les îlots. Mais d’abord, tous ensemble. 

Et rien que ça ça va être long. Parce que, même si c’est super super dur, parce que même si je n’y arrive pas tout le temps, ne parle plus en même temps qu’eux. Attends. Redonne de la valeur à ce son qui déborde de partout dans les classes qui nous réduisent le plus à l’impuissance : la voix humaine. Ça va prendre du temps. Beaucoup de temps. Mais sache ça : ils doivent mériter ton timbre. Et le leur. Ensuite, seulement, la suite.

Alors bien sûr, ça, ça marchera avec les élèves un peu tangents. Pas les plus compliqués. Mais à cela aussi, il faut leur redonner leur juste valeur. Ceux-là, je les appelle les élèves montages. Les quatre, cinq qui parlent tout le temps, se lèvent, crient, insultent. Ils sont peu. Mais qu’est-ce qu’ils prennent comme place ! Pour plein de raisons. Que tu élucideras – ou pas – plus tard. Souffrance, insécurité, peur, mépris. Pas pour le moment.
Pour le moment, ne pas leur accorder trop de temps. Bien sûr ne pas laisser passer l’inacceptable. Mais essayer de le traiter rapidement. Presque avec indifférence “On se verra à la fin de l’heure. Maintenant où en sommes-nous avec le vocabulaire de ce texte.”
C’est le plus délicat. Réussir à arracher le reste de la classe à leur étreinte. Parvenir à s’adresser plus longtemps aux vingts mômes en position d’élèves qu’aux quatre qui refusent le rôle. Mais tout doucement, cette domination peut s’inverser. Parce que quand il y aura moins de bruit, on se rendra compte qu’il est quand même super chouette, le cours de Mme Ronnie. Que c’était bien ce qu’on a fait aujourd’hui. Petit à petit. Peut-être que demain, tu feras cinq minutes de cours acceptables. Demain vingt minutes géniales. Après-demain quatre de potable.

Patience.

Ne force pas, ne te fais pas mal. Épargne-toi pour les épargner. Et demande toute l’aide possible. De tes collègues, de ta direction, utilise tous les outils.

Et n’ai pas peur. Bien sûr que tu vaux le coup et que tout ça n’est qu’une désolante spirale. Qu’elle comporte mille sorties, et que nous sommes énormément à en chercher la sortie avec toi.

Courage. Que les petits talismans que j’ai égrenés dans ce texte horriblement pontifiant puissent t’aider un tout petit peu, c’est mon seul souhait.

Bonne nuit. Tu es la meilleure.

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