Vendredi 24 novembre

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Journée en toute-puissance.

Ce sont des journées rares. Durant lesquelles, par une connexion mystérieuse, on se sent parfaitement certain de ce que l’on va présenter aux élèves. Et que cette confiance immense irradie à tel point que les mômes le ressentent. Aucun besoin d’élever la voix. Des gamins contents d’être là, les plus perturbateurs dépossédés de leur dysfonctionnements habituels par cette immense vague sereine. Ça doit m’arrive une fois par mois.

Mais, évidemment, la réalité n’est pas une comédie musicale. Ylisse ne se mettra pas à danser comme Rochefort quand les Demoiselles voient la vie en rose. Les mômes en fragments, en pièces, qui déboulent en météorite dans ton optimisme.

Gabocha, tout petit bonhomme, infiniment touchant, infiniment perdu. Atteint d’une maladie à la con, sans nom ou presque parce que trop rare. Qui subit test sur test, un peu patient un peu cobaye. Et souvent loin de l’école. Alors qui écrit très, très lentement. Qui ne comprend pas mais qui lève son doigt minuscule pour participer, s’investir, et répondre de tous petits sons d’oiseau blessé.
Gabocha en larmes derrière ses lunettes bleues. Il s’est fait taper dessus par Arès, l’un des élèves dont je suis prof principal. Il a mal, très mal. J’ignore ce qui le fait le plus souffrir. Son ecchymose où son “j’en ai marre. Je vais encore, encore rater un cours. Monsieur, je veux pas avoir mal, je veux juste aller en cours avec vous j’en ai marre, j’en ai marre que ça arrive !”
Il passera l’heure à l’infirmerie. Je ne le verrai que la semaine prochaine. S’il n’est pas tombé malade d’ici là.

Mose, un mètre quatre-vingt d’immaturité, en cinquième. Mose est insupportable. Il prend la parole sans arrêt, émet des borborygmes débiles, balance des stylos et des insultes sur son camarade. On a fini par demander une commission éducative, et donc à voir ses parents.
À côté de son père, Mose est une sorte de génie des arts, fin et distingué. Parce que Mose, au moins, n’insulte pas les femmes sous prétexte qu’elle sont des femmes, ne refuse pas de parler aux profs avec qui il n’a pas à faire, et ne refuse pas les règlements du collège sous prétexte qu’il n’est pas d’accord avec eux. La famille de Mose ne sera, je pense, jamais inquiétée par les services sociaux : le môme est nourri, logé, et pas maltraité physiquement.
Ce matin, on est allé au CDI avec la classe de Mose. Après trente minutes de négociations fermes, il a, comme les autres, accepté de prendre un livre pour le lire.
Un J’aime Lire. Ceux sur lesquels il est écrit en gros “Pour six à dix ans”. La sorcière Trombinette et ses chaussettes ou un truc du genre. Il a lu sagement et rit à gorge déployée pendant un quart d’heure.
Après à la récré, il est allé taper sur des troisièmes.

Nanami, une insupportable princesse de douze ans, qui a bramé une heure durant qu’elle voulait changer de classe. Nanami est performante et terriblement désagréable. Elle ne comprend pas mon indifférence à son égard ; c’est tout ce que j’ai trouvé pour dissimuler l’antipathie profonde qu’elle m’inspire. “Pourquoi vous souriez à Nina, qui est moins forte que moi ?”
Quand j’ai expliqué à Nanami que ce n’était pas une question de résultats, qu’elle ne changerait pas de classe par simple envie, elle m’a demandé s’il était logique qu’elle puisse avoir deux IPhone en en faisant la demande et qu’un simple changement de section reste en-dehors de sa volonté.
J’avoue ne pas avoir quoi su lui répondre.

Arès enfin. Que je reçois après son agression de Gabocha. À qui j’explique que par sa violence, il risque de détruire tout ce qu’il a construit. Que l’année dernière, il cognait, et que cette année, il se jugule. Que c’est ainsi qu’il a pu entrer en cinquième Glee, faire ce qu’il aime : de la musique et des arts de la scène. Je lui demande s’il pense que son envie peut dominer sa volonté de violence.
Arès baisse les yeux. Essuie un début de larmes. Je repense à la conversation avec la famille d’accueil de cet orphelin que j’ai eue, ce matin, je pense au “oh non, pas Arès…” exaspéré que j’ai entendu avant qu’une femme ne prenne le combiné.
“Je veux pas… Je veux pas partir. S’il vous plaît. J’ai… J’ai plein de choses dans cette classe, des choses bien.”
Arès s’est rapproché. Sans aucune violence. Il tend la main, et c’est un long cri silencieux. De besoin de contact, de chaleur, de ce qui est nécessaire, que chaque être humain peut donner à l’autre.
Je recule d’un pas et Arès agrippe le bureau parce qu’il n’a rien d’autre à agripper. Je lui dis à quel point j’admire le travail qu’il fait sur lui-même. Je lui dis que la punition donnée par le CPE est suffisante, je lui souhaite un bon week-end et quand il sort, lui donne une petite tape sur l’épaule. Dans certains bahuts, on appelle ça faute professionnelle.

Je sors. Un prof invincible pour une journée. Entouré de petites silhouettes fragiles, fragiles, fragiles, fragiles, fragilles…

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