
Cette semaine est définitivement trop longue.
Je suis totalement épuisé. Sensation de me trouver totalement isolé, ne tenant les élèves que par un fil. Ils doivent voir que je m’assois plus que d’habitude, que je suis moins prompt à réagir…
Pourtant, étrangement, ça passe.
Les cinquièmes Arkham travaillent gentiment en ce dernier jour de travail en ateliers de grammaire, auquel ils ont fini par adhérer. Tout le monde travaille dans un calme étonnant, à l’exception de Nanami, de retour de deux jours d’exclusion de cours, qui grimace devant cette harmonie. Alors qu’elle commence à interpeler Eilie, Mose, l’insupportable Mose se tourne vers elle, un doigt sur les lèvres.
“Tais-toi s’il te plaît, tu nous déranges, avec M. Samovar.”
Et sans aucun geste de provocation, sans un de ses rires gras, il se retourne et se remet gentiment à son exercice. Incroyable. Le môme a vu la lumière, il est rentré au collège, enfin, je suis un dieu de la pédagogie, je suis Socrate réincarné, je suis charismatique, beau et fin pédagogue.
J’apprendrai qu’il a passé l’heure suivante à se balader dans les couloirs à frapper à la porte de tous les collègues de science et à provoquer les élèves de quatrième.
Avec les troisième Tardis, un peu pénibles en ce moment, ça passe aussi. Ils prennent mon ton traînant et mon manque d’enthousiasme pour une sanction après leur conseil de classe ayant expliqué qu’en substance, ils sont bien gentils mais n’en fichent pas une.
Du coup, ils se penchent sur le dialogue entre Créon et Antigone avec une volonté renouvelée, et hochent la tête avec un sérieux un peu inquiétant quand je leur explique que si le Docteur Fatalis de Marvel s’appelle Doctor Doom en anglais, c’est à cause du destin funeste, ce destin qui poursuit Antigone. Ce cours, je peux le faire en pilote automatique. Les Labdacides, je les ai sous le crâne, jusqu’au bout des ongles.
“Vous faites toujours Antigone ? me demande Sonya, désormais en Seconde et venue en visite au collège. Continuez, c’est le truc que le plus beau que vous m’ayez jamais appris !”
Avec les cinquièmes Glee aussi, ça fonctionne. Je leur rends leurs rédactions (entre trois et dix huit (18) pages en moyenne, mieux écrites que 90% des productions des troisièmes), et on continue notre cours de grammaire.
“Monsieur, c’est tellement beau le français avec les règles et les exceptions, soupire Barbara. On dirait une peinture avec plein de petits défauts magnifiques.”
Ils en font toujours des caisses et y croient. Ça me fait tellement de bien.
La journée s’achève. T. rentre de sa sortie à Paris avec deux classes de Cinquième. Il a fallu l’écourter du fait de l’attitude catastrophique des mômes. Un fiasco total, des adultes au bord de la crise de nerf et des mômes en roue libre. Le genre de sortie perpétuée parce que c’est la tradition, pour laquelle personne n’a jugé bon de s’asseoir autour d’une table et de voir ce qu’on y faisait, et comment on le faisait.
Je l’attends pour rentrer en RER. Nos mots percent lentement nos parois de verre mutuelles. Ma fatigue un rien s’apaise. J’espère qu’il en est de même pour lui.