Vendredi 8 décembre

Cours avec les cinquièmes Glee. Comme hier avec la cinquième Arkham, nous étudions aujourd’hui la structure du récit. Je montre aux mômes la simple et belle architecture en miroir : à la situation initiale une situation finale, à un élément déclencheur un élément de résolution.

Et une interruption brutale. Silence sur la cinquième Glee dans laquelle personne ne parle jamais sans lever la main, sauf quand c’est permis par l’activité. L’auteur de ce sacrilège, c’est Sheena, le môme prodige de la classe. 19,67 de moyenne générale, un comportement à l’image de ses résultats. Et là, il me fixe, le regard orageux, le front baissé.

“C’est pas vrai monsieur ! J’ai fait des recherches, et un récit commence parfois par le milieu !”

Car oui. Sheena fait des recherches. Systématiquement, sur tous les sujets abordés en français. Sheena est furieux. Je lui ai menti ou, pire, été imprécis. D’un ton sec, je lui demande de venir me voir à la fin de l’heure. C’est la première fois que ça lui arrive, il se tait, pris de la terreur des bons élèves.

“Sheena, je vais vous parler des sciences humaines.”

Et je commence à expliquer à mon élève le plus performant l’arbitraire. Le subjectif. L’impermanence de certains domaines du savoir. Le fait qu’une structure classique peut être bouleversée, et que c’est même ainsi que les choses avancent.

Il tremble presque. De peur et d’indignation. Comme s’il vivait une trahison personnelle.

“Du coup, il n’y a aucun moyen de savoir ce qui est vrai et faux ?
– Pas toujours. C’est ce qui fait que j’aime à ce point mon domaine.
– Et comment je vais faire, du coup ?
– Comme les autres. Vous allez apprendre.”

Sheena ne comprend pas. Et je vois, derrière les sourcils froncés, le petit garçon de cinquième que je ne dois jamais oublié qu’il est.

“Et tant mieux si vous ne comprenez pas. À quoi je vous servirais, sinon ?
– Monsieur !”

Un grand sourire. Même les meilleurs ont leurs combats.

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