
Bonjour patron !
Si, par une aberration du destin, vous passez par ici, je tiens à vous dire que pour vous, j’ai sorti le grand jeu. D’habitude, ici le dimanche, je parle littérature, musique, cinéma ou jeux vidéo.
Mais bon. Vous êtes décidément super en forme en ce moment, du coup, je voulais revenir sur l’émission “Le grand jury”, dans laquelle vous êtes passé ce dimanche. Le 10 décembre donc. Non, je précise, parce qu’avec tous ces passages dans pleins de médias différents, je peux comprendre que ça devienne compliqué de garder le compte.
Or donc, j’aimerais revenir sur deux trucs que vous avez dit. Parce qu’après tout, vous parlez souvent de nous. Je veux dire, nous, les enseignants. Ce qui est normal après tout. Mais comme vous nous mettez pas mal de mots dans la bouche et de pensées dans la tête, à longueur d’ondes, je me suis dit, comme ça, que je pourrais aussi le faire. Vous savez, juste, histoire que l’on compare nos notes, après coup.
Première mesure annoncée : une éventuelle “prime au mérite” pour les enseignants qui feraient véritablement progresser leurs élèves et s’investiraient beaucoup. Alors, déjà, je préviens : j’aime l’argent autant que n’importe qui, d’autant que je viens d’acheter une Switch et de faire mes cadeaux de Noël. Autant dire que c’était pas donné et que j’ai moyennement envie de bouffer des pâtes tout le mois.
Donc comme ça, sur la forme, je suis pas contre. Par contre patron, sur le fond, concrètement, on fait comment ? Non parce que la prime au mérite des profs, en plus d’être une sacrée Arlésienne, c’est aussi tout un bazar à mettre en place. On ne cuisine pas des muffins, on apprend à des mômes. Du coup, c’est peu aisé à évaluer. Par exemple, si Adeline monte de 5 à 12 de moyenne en français, c’est peut-être tout simplement parce qu’entre la sixième et la cinquième, elle a réglé son souci de logement, vit désormais dans un appartement décent à quinze minutes de son collège et non pas à une heure de RER, ce qui la forçait à se lever à 6h30 tous les matins. Oui, chef, c’est un exemple réel. Est-ce que je vais donc toucher max de biffetons, sachant que j’ai plus que doublé sa moyenne ?
De la même façon, je pense que réussir à valider trois compétences sur les six attendues en cinquième, ce sera vraiment pas mal pour la cinquième Arkham, vu le profil de la plupart des mômes qui s’y trouvent : gamins en trouble d’apprentissage, dont les problèmes de santé les empêche de suivre une scolarité normale, ou dont la famille voit l’école comme un refuge de pinailleurs, qui ne comprend pas qu’on les convoque parce que, par exemple, Mose a insulté une prof alors que “bon, il a tué personne hein !”. Par contre, je peux vous dire qu’en cinquième Glee, l’ensemble des bulletins va être excellent : la classe roule toute seule, à tel point que j’envisage parfois, quand ils bossent en autonomie, de piquer un roupillon tranquillou bilou (copyright Princesse Soso). Si je dois moi-même montrer un bon bulletin afin de toucher la priprime, laissez-moi vous dire que je n’ai qu’à filmer une heure de cours en leur présence et tout roulera.
Juger le boulot d’un prof, c’est compliqué. Et puis, ça retire de l’équation une notion essentielle : celle d’équipe. À individualiser nos parcours, à nous demander d’être, seuls, “forces de proposition” ou tout autre terme tiré d’un manuel de ressources humaines, on en oublie que les enseignants bossent avant tout en équipe et que c’est cet ensemble de rouages délicats qui fait avancer les élèves.
Après je ne vous reproche rien, hein chef ! C’est vrai que l’idée d’évaluer les profs, c’est sexy, c’est vendeur. Enfin un ministre qui surveille de près, qui sait récompenser et châtier. Et puis bon, c’est aussi de la culture d’entreprise. Parce que figurez-vous qu’un petit oiseau m’a dit que, invité dans une fac prestigieuse avec un nom de patate cuisinée, vous avez expliqué qu’il fallait que l’école publique soit aussi performante que le privé… Du coup, je pige mieux la méthode.
Seulement, si je peux me permettre, évaluer l’Éducation Nationale à l’échelle d’un pays, ou même d’une académie, ou même d’un bahut, ben c’est compliqué. Les critères ne seront jamais les mêmes. Donc attention, des esprits chagrins pourraient vous accuser de démagogie et ça, ce serait quand même dommage.
En parlant de mesures sexy, patron, je ne peux m’empêcher d’évoquer aussi l’interdiction des portables évoquée dans la même émission. Là aussi, c’est vrai que ça claque, comme annonce ! Fin du laxisme et de la dictature technologique ! Les mômes cesseront de zyeuter du porno pendant les récréations ou de s’envoyer des insultes en cours, pendant que le prof baille en dictant toujours la même leçon qu’il a rédigée lors de son entrée en fonction. Vous avez évoqué une sorte de coffre dans lequel les élèves déposeraient leur portable.
Alors moi je veux bien patron, mais est-ce que vous voulez bien m’expliquer comment ? Genre il y aurait un grand coffre-fort à l’entrée du bahut, et tu peux pas entrer tant que tu n’as pas largué son Naïphone ? Ou alors ce sont les profs qui récupèrent les téléphones à chaque début de cours ? Non parce que sinon, je préviens, il faudrait envisager de passer les heures de cours à 87 minutes. Et alors le bazar pour récupérer les machines, ça va être chouette.
Je suppose que vous imaginez qu’on pourra compter sur les CPE et les AED ? Ça risque d’être compliqué, étant donné que ces feignasses patentées prétendent être déjà surchargées de boulot avec la surveillance des mômes, le contact avec les familles, la gestion de la violence au quotidien et tout un tas d’autres tâches du même genre, totalement annexes et superficielles. Bref, c’est révoltant de mauvaise foi.
Et puis, je veux pas cafter, chef, mais les mômes, c’est rien que des petits vicelards. Des fois, tu leur dit de faire un truc, eh ben il le font même pas ! Genre nous, dans le règlement intérieur, le portable il l’est déjà, interdit. Ou presque. Il doit être éteint, dans le cartable. Vous avez vu ? On est en avance, nous, hein, chef ! Eh ben le téléphone, tous les élèves ou presque en ont un dans leur poche. Même qu’il leur arrive de sonner en cours.
Et là, je dois vous avouer que je me comporte mal. Au point d’envisager de déposer ma démission auprès de vos services (je me dis qu’en plus, un contractuel, ça vous coûtera moins cher). Quand un téléphone sonne et qu’un élève devient tout rouge, ben je dis “éteignez-moi ça” et je continue mon cours.
C’est parce que je suis une sale feignasse et aussi un prof de français qui veut éviter le syndrome Fleurs du mal. C’est une théorie à moi qui veut que, plus on interdit un truc, plus le truc en question devient populaire. Du coup, je pars du principe qu’en ne me crispant pas sur cette histoire de portable, ce ne sera pas un souci.
Et vous savez quoi ? Ça fonctionne.
Quand je choppe un môme en train de s’en servir, je lui demande de me le remettre et je le lui rends à la fin du cours. Parce que je suis légalement responsable de l’appareil dès que je l’ai entre les mains (alors vous imaginez ? Dans un coffre contenant trois cent de ces machins…) et qu’il est hors de question qu’il quitte la classe. Si le petit rebelle refuse, il sera sanctionné gravement, j’appelle les parents qui sont toujours ravis d’apprendre que Junior snappe en classe, et, quand je suis d’humeur mutine, je me fends avec le gamin d’une visite au CPE. Ça fait toujours son petit effet.
S’il obtempère, il n’écope que d’une leçon sur le droit à l’image (j’en rajoute, pour la bonne cause), et je lui fait effacer les images.
Et. Ça. Marche.
Alors oui, il y en a sans doute qui m’échappent, surtout dans les classes les plus apocalyptiques. Mais, étant un affreux pessimiste, je me dis que ces élèves là continueront à planquer leurs machines à bruit après votre mesure. Ou alors qu’ils en emporteront deux. Parce que oui, nos élèves sont très adeptes de la technique du leurre, amenant un téléphone tout pourri avec eux qu’ils remettront en cas de confiscation, conservant leur Naïphone 12 avec scanner rétinien bien au chaud.
En attendant, des fois, le portable, on s’en sert. Pour faire des reportages photos, pour s’enregistrer. Même que je fais signer des papiers au sujet du droit à l’image et que ça permet d’expliquer quelques règles. Souvent ça résout bien des tensions. Parce qu’à partir du moment où un objet sert à bosser, son potentiel de coolitude prend pas mal de plomb dans l’aile.
Du coup, je me dis que cette mesure, aussi séduisante soit-elle sur le papier, risque d’être d’une efficacité limitée.
Alors après, je suis d’accord. Interdire au mômes de passer trop de temps sur leur téléphone, c’est du “bon sens”. Récompenser les profs qui bossent bien, c’est aussi du “bon sens”.
Mais vous savez quoi chef ? Souvent, je me dis qu’à appliquer des mesures de bon sens, on en oublie un peu de nuancer. D’expliquer. De penser quoi.
Et pas de bol, s’il y a un truc dont je suis convaincu dans ce boulot, c’est que j’aide des gosses à construire leur pensée.
Très respectueusement, et en vous souhaitant un bon dimanche.
M. Samovar.