Samedi 9 décembre

Je suis réveillé par une impression étrange : celle que ma cervelle est le Titanic ayant bêtement heurté un iceberg et que tout un tas de systèmes d’alarme se sont déclenchés. J’ouvre péniblement un œil et, par indulgence envers ma cervelle, regarde mon réveil.

Ce qui me permet de constater que j’avais quelque peu omis de le mettre à sonner pour aujourd’hui et que j’ai un quart d’heure de retard.

Sur quoi, me demanderez-vous ? Eh bien sur la remise des bulletins du premier trimestres aux parents.

Car oui, à Ylisse, les bulletins, tu les remets le samedi matin. Histoire de rattraper je ne sais quelle journée chômée (je pense qu’avec le nombre de journées que nous rattrapons, on pourrait assez facilement construire une année complète).

C’est donc un Monsieur Samovar passablement pressé et rentrant dans son pantalon alors qu’il est déjà sur le palier qui file vers la bouche de métro la plus proche à moins de sept heures du matin. Il fait froid, et la rue n’est arpentée que par des gens qui soient rentre de soirée, soient sont eux aussi bolossés par leur boulot.

Après deux ou trois annulations de RER, parce que c’est beaucoup plus drôle d’aller bosser avec des coups au coeur, je monte dans un wagon et retrouve trois collègues, dont la mine réjouie me rappelle assez celle des Nations Unies devant un discours de Trump. Nous arrivons à Ylisse où il a verglacé sa mère et tandis que nous nous efforçons de reconstituer Holiday on Ice version banlieue parisienne, trois énormes rats nous passent devant. Mais genre les rats thugs, qui montent sur les chaussures d’un collègues et limite, exigent qu’on leur file une clope. Zéro respect.

Une fois arrivés au collège, nous gagnons chacun les salles qui nous ont été attribuées. Je m’installe donc en salle 206. Les néons clignotent. Les chauffages commencent à peine à chauffer. Et quelque part, il y a un truc qui fait ploc ploc ploc.

Alors je joue à la Valérie Damidot de l’Education Nationale. Je réagence les tables, histoire de ne pas me trouver en face à face avec les parents et les mômes. C’est Monsieur Vivi qui m’a appris ça. J’allume l’ordinateur, et je mets du Diana Krall. Je crée un Power Point inutile, juste pour qu’au tableau blanc froid, il y ait du orange chaud et un peu de lumière.

Et les parents arrivent.

À commencer par le papa de Futch. Qui reste une énigme. Le papa de Futch assiste à absolument toutes les réunions. Me demande des entretiens super tôt, parce qu’il commence à bosser aux aurores. M’écoute religieusement.
Et ne parle pas français.

Je tente, comme à chaque fois depuis l’année dernière, de parler simplement et distinctement. J’explique que Futch a bien progressé, qu’il a maintenant une méthode solide, qu’il participe. Mon interlocuteur me regarde. Ne prend pas la parole quand je m’arrête, me faisant signe de poursuivre. Et quand je termine mon laïus, invariablement demande :

“Bien ? Ou pas bien ?
– Bien.
– Bien.”

Un sourire. Il récupère le papier et repart. Ça aurait pu être régler en huit secondes, je ne comprends toujours pas que faire de ce genre de rendez-vous.

Mais je n’ai pas le temps de réfléchir, le rendez-vous suivant est déjà à la porte, à savoir les parents de Sara, qui semblent, depuis la fin de l’année dernière, me considérer comme une sorte de tonton excentrique. Ils se sont pointés avec les petits frères (”ils avaient envie de vous voir !”), un paquet de gâteaux et une grosse envie de papoter (”alors la cicatrisation de votre tatouage ? Ça se passe bien ? Vous avez les coordonnées du salon, non parce que Sara nous a fit que c’est du beau boulot !”).
J’essaye furieusement de faire mon boulot de prof entre deux questions et une furieuse envie de rire.

Ambiance bien moins conviviale avec Kasim, un de mes meilleurs élèves. Kasim est extrêmement doué. C’est lui que Monsieur Vivi appelle le “petit homme de combat”. Kasim apprend vite, très vite. Participe, se met au service du groupe et bosse pour lui. Il est d’un respect et d’une humanité époustouflants.
Mais Kasim a 13,5 de moyenne en maths.
Son père parle à peine mieux français que celui de Futch. Il pose sur son fils un regard noir, tandis que j’explique le commentaire de la prof : qu’il est en train d’acquérir des méthodes, que le trimestre est hyper positif.

Je pourrais aussi pisser dans un violon en sifflant la Marseillaise. Le père gronde entre ses dents et la grande soeur du môme (la même que lui, en fille) tente désespérément de soutenir son frère. Rien n’y fait. Je finis par désespérément pointer du doigt les autres moyennes, tournant autour de 17 ou 18, comme un talisman dérisoire. En vain. La famille quitte la salle, dans un silence de mort.

Je les regarde s’éloigner furieux contre moi-même. Cette problématique des parents totalement focalisés sur un aspect des résultats, j’y fais face depuis que je suis à Ylisse. Et je n’y ai jamais réfléchi sérieusement. Qu’est-ce que je vais dire à Kasim, lundi, pour le remettre d’aplomb ?

“C’était mon prof principal de troisième !”

Un grand machin de près de deux mètres se précipite sur moi. Je distingue confusément une main respectueusement tendue et un sourire qui ferait le rêve d’une marque de dentifrice.

Millich a accompagné son frère à la rencontre parents-profs.`

Millich était élève dans une classe que j’ai eu en arrivant à Ylisse. Des mômes exceptionnels, doux, drôles et gentils. Une classe qui existait avant que j’écrive tous les jours sur mon boulot. Ils se sont démenés, presque tous, pour arriver le plus loin possible. En confiance avec les adultes, en confiance avec eux-mêmes. Millich est aujourd’hui en Terminale S et envisage une prépa.
Nous parlons un moment. Zéro nostalgie dans son discours, il ne parle que de présent et d’avenir, et j’en tire un immense réconfort. Je vois un jeune adulte, son père, rayonnant de fierté, à ses côtés, les pieds ferme dans le sol, qui se construit en pleine confiance.

Ça rachète presque ce samedi.

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