Mardi 12 décembre

Journée sortie scolaire.

Je me pointe au bahut assez peu jouasse à l’idée d’avoir quitté Paris en RER (qui a, pour une fois, eu le bon goût d’arriver à l’heure, preuve que le Père Noël n’a pas encore été désintégré par un missile nord-coréen) pour y repartir immédiatement en bus, avec deux classes d’élèves.

Mais baste, il faut ce qu’il faut, et, avec Y., le CPE, Dahlia une collègue d’Histoire et Kirkis, prof d’EPS, nous entassons les cinquièmes Glee et Arkham dans un bus, direction l’Institut du Monde Arabe.

J’ai pris place au fond du bus, à côté des Glee, pour jouer mon rôle de professeur principal. Et comme d’habitude, je découvre des comportements d’ado qui me donnent l’impression d’être né quelque part entre l’âge de pierre et la Haute Antiquité Egyptienne. En particulier la passion absolument délirante des mômes d’aujourd’hui pour la mécanique. Pas les grosses voitures vroum vroum mais l’intégralité du parc automobile international. J’entends donc non pas des “ouaaaah, t’as vu la caisse !” mais des “oooouaaaah ce modèle XPZ 9831 modifié 98732 avec des jantes trouvables uniquement chez Ahmed à Juvisy-sur-Orge !”
Ça et les théories conspi : “Monsieeeeur c’est vrai que bientôt, on va nous forcer à dire qu’on aime Mme Macron ? Monsieeeeur, c’est vrai que Johnny il est pas vraiment mort en fait ?” Je débunke donc des énormités jusqu’à notre arrivée dans la capitale.

Pas mal de bouchons et un vomito (il fallait que ça arrive) plus tard, nous débarquons pas loin de Jussieu (”Vous avez étudié là, monsieur ? C’est… TELLEMENT MOCHE !”).

La descente du bus marque une vraie frénésie chez les mômes qui se précipitent sur leurs appareils à selfie avec une frénésie digne des touristes provenant des pays les plus éloignés. Y. parvient à les calmer avec sa grosse voix de CPE et nous faisons entrer notre cheptel dans le musée.

Et là, miracle. Les gamins des deux classes décident de se comporter comme des modèles. Les cinquièmes Arkham suivent Kirkis comme des canetons leur maman, dans un silence religieux. Quant aux Glee, fidèles à leur image, ils s’enthousiasment au moindre détail (”Monsieeeeeur ils sont trop beau ces ascenseeeeeeurs !” “Je peux faire mon stage de troisième ici ?”) et submergent l’intervenante de questions qui la fond parfois transpirer.

Je suis avec bonheur, Arès et Benvolio sur les talons. Ces deux-là ne me quittent pas depuis le début de la journée. Ils m’ont fait partager tout ce qu’ils pouvaient. Les rappeurs qu’ils écoutent, les BD qu’ils lisent en ce moment, ce que leur grand frère pense du monde musulman, leur projet de vacances.

À un moment, nous arrivons au sommet de l’IMA. Devant nous, Paris se déroule en majesté déloyale. Dans ta face Notre-Dame, la Tour Eiffel, la Seine et le Sacré Coeur. Même ma carapace de citadin blasé ressent le choc. Les mômes, eux, prennent ça de plein fouet et se transforment en puces frappées de vertige sacré. “Je VEUX rester là toute ma vie !” “Monsieur, je peux faire des photos ? Je sais que je suis en train d’en faire, mais je veux en faire PLUS !”

Je me tiens devant le panorama, en attendant que l’euphorie retombe. Benvolio s’approche de moi, un sourire plus large que lui sur les lèvres :

“C’est fou hein ?
– Cette vue ? Oui, c’est splendide.
– Vous… Vous habitez ici, monsieur ? Vous pouvez voir ça quand vous voulez ?
– Pas quand je veux mais… Oui, assez souvent.
– J’aimerais tellement… tellement…”

Il se perd dans ses phrases. Se tait. Puis, brusquement, saisit la manche de mon pull. Ça dure cinq, six secondes, où il regarde les clochers pointus – “Ça fait penser à Castlevania.” m’a-t-il dit quelques minutes auparavant – avant de me lâcher, sans un mot, et de reprendre sa place d’élève sérieux, jamais un mot ou une attitude tangente.

Bordel. Ces mômes.

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