Vendredi 15 décembre

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Prologue :

Mardi, dans le bus qui nous amène à l’Institut du Monde Arabe, Arès me montre le clavier de son téléphone :

“Vous avez vu monsieur ?“

Une feuille de cannabis lumineuse en logo surimprimé. Il me regarde avec son habituel sourire. Quête d’approbation.

“Vous aimez ?
– Ça a un sens pour vous ?
– Euh… non. C’est une feuille d’érable en fait. Du Canada.
– Non, c’est une feuille de cannabis et vous le savez très bien. Si c’est juste pour impressionner, je trouve ça dommage.”

Lâches, mes yeux trainent un peu plus haut, sur l’écran. Message de son frère, me dira-t-il. Plusieurs billets pris en photo.

“J’ai parié avec lui que j’aurais la switch avant lui. Et je l’ai eue. Il était dégoûté mon frère. Il est en foyer et il en a marre.”

Aujourd’hui, journée trop Arès. Alors que je suis descendu en Vie Scolaire pour discuter avec Y., on nous l’amène. Il s’est battu avec Alonzo, de cinquième Arkham. Un gosse vraiment en roue libre. Histoire peu claire, mais Arès a l’air d’être la victime. Très peu professionnellement, je souhaite qu’il le soit. Qu’il ne recommence pas à tartiner ses pages de cahier de violence, comme l’année dernière.

Seul à seul avec lui :

“Vous me promettez que vous n’avez pas agressé Alonzo en premier ?
– Je vous le jure, monsieur.”

Toute l’honnêteté dont est capable un môme. Et dont j’ai appris à me méfier comme la peste. Ils sont capables d’offrir de si beaux présents, les collégiens, aux adultes qui n’attendent que ça. Et puis je pense à son frère. Me dis que son combat contre l’envie de frapper, il le mène avec bien peu d’alliés.

Arès qui ne parvient jamais à intégrer un groupe en cinquième Glee. Tous les mômes semblent, d’un commun accord, se le refourguer quand c’est nécessaire. Je pète un câble auprès de ceux qui me semblent les plus solides : “À sa place, j’aurais vraiment l’impression d’être un déchet !” Je ne devrais sans doute pas dire ça. Ils sont en cinquième. Matures, certes, mais trop petits pour comprendre.

À nouveau, je me demande ce qu’est cette classe que nous construisons, au jour le jour, monsieur Vivi en tête. Cette classe où les gamins ont accepté que nous, adultes, sommes de leur côté. Qu’accepter un cadre peut les amener à quelque chose de vraiment réjouissant. Et qu’il n’y a aucune honte à être soi-même. Je regarde Vincent, éclater de rire. Exubérant, théâtral, et efféminé. Personne dans ce petit groupe n’y trouve rien à redire. Tout comme le porte-clé licorne que C. m’a offert l’autre soir n’a attiré chez les Glee que des hochements de tête approbateurs, tandis qu’il m’a valu lot de railleries dans les couloirs. (du coup, je l’ai agité sous le nez de deux trois mecs en hurlant “Ksssshhhhhh, je vais vous contaminer, vous aller devenir des FIIIIIIILLES !”) Est-ce le “vrai” collège que nous leur proposons ? Ne souffriront-ils pas quand cette bulle éclatera ?
Et puis une petite voix me rappelle que je ne crois pas à la théorie du mal nécessaire. Que si je crains pour eux, je dois trouver les mots pour que, en tant qu’élèves de cinquième, ils le comprennent, venant de leur professeur.

“Monsieur… Monsieur ?”

Arès me sort de ma rêverie.

“J’ai oublié d’éteindre mon téléphone. Je peux le faire ?”

J’acquiesce. Plutôt que de fourrer les mains dans les poches pour le faire discrètement, le gamin exhibe son appareil. Sur le clavier duquel lui maintenant un dragon.

“Vous avez vu monsieur ?
– C’est Shenron ?”

Immense sourire.

“Ouais. Vous aimez ?
– Beaucoup. C’est un beau symbole. Que vous allez cacher bien au fond de votre poche parce que c’est un secret.”

À la sonnerie du week-end, épuisé, j’entends Arès discuter avec Benvolio.

“T’as changé ton image facebook, c’est plus la feuille ?
– Nan. C’est le dragon de Dragon Ball.
– Ah oui, celui qui exauce les vœux !”

S’il suffisait des sept boules de cristal…

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