Je me pointe au bahut assez peu jouasse à l’idée d’avoir quitté Paris en RER (qui a, pour une fois, eu le bon goût d’arriver à l’heure, preuve que le Père Noël n’a pas encore été désintégré par un missile nord-coréen) pour y repartir immédiatement en bus, avec deux classes d’élèves.
Mais baste, il faut ce qu’il faut, et, avec Y., le CPE, Dahlia une collègue d’Histoire et Kirkis, prof d’EPS, nous entassons les cinquièmes Glee et Arkham dans un bus, direction l’Institut du Monde Arabe.
J’ai pris place au fond du bus, à côté des Glee, pour jouer mon rôle de professeur principal. Et comme d’habitude, je découvre des comportements d’ado qui me donnent l’impression d’être né quelque part entre l’âge de pierre et la Haute Antiquité Egyptienne. En particulier la passion absolument délirante des mômes d’aujourd’hui pour la mécanique. Pas les grosses voitures vroum vroum mais l’intégralité du parc automobile international. J’entends donc non pas des “ouaaaah, t’as vu la caisse !” mais des “oooouaaaah ce modèle XPZ 9831 modifié 98732 avec des jantes trouvables uniquement chez Ahmed à Juvisy-sur-Orge !” Ça et les théories conspi : “Monsieeeeur c’est vrai que bientôt, on va nous forcer à dire qu’on aime Mme Macron ? Monsieeeeur, c’est vrai que Johnny il est pas vraiment mort en fait ?” Je débunke donc des énormités jusqu’à notre arrivée dans la capitale.
Pas mal de bouchons et un vomito (il fallait que ça arrive) plus tard, nous débarquons pas loin de Jussieu (”Vous avez étudié là, monsieur ? C’est… TELLEMENT MOCHE !”).
La descente du bus marque une vraie frénésie chez les mômes qui se précipitent sur leurs appareils à selfie avec une frénésie digne des touristes provenant des pays les plus éloignés. Y. parvient à les calmer avec sa grosse voix de CPE et nous faisons entrer notre cheptel dans le musée.
Et là, miracle. Les gamins des deux classes décident de se comporter comme des modèles. Les cinquièmes Arkham suivent Kirkis comme des canetons leur maman, dans un silence religieux. Quant aux Glee, fidèles à leur image, ils s’enthousiasment au moindre détail (”Monsieeeeeur ils sont trop beau ces ascenseeeeeeurs !” “Je peux faire mon stage de troisième ici ?”) et submergent l’intervenante de questions qui la fond parfois transpirer.
Je suis avec bonheur, Arès et Benvolio sur les talons. Ces deux-là ne me quittent pas depuis le début de la journée. Ils m’ont fait partager tout ce qu’ils pouvaient. Les rappeurs qu’ils écoutent, les BD qu’ils lisent en ce moment, ce que leur grand frère pense du monde musulman, leur projet de vacances.
À un moment, nous arrivons au sommet de l’IMA. Devant nous, Paris se déroule en majesté déloyale. Dans ta face Notre-Dame, la Tour Eiffel, la Seine et le Sacré Coeur. Même ma carapace de citadin blasé ressent le choc. Les mômes, eux, prennent ça de plein fouet et se transforment en puces frappées de vertige sacré. “Je VEUX rester là toute ma vie !” “Monsieur, je peux faire des photos ? Je sais que je suis en train d’en faire, mais je veux en faire PLUS !”
Je me tiens devant le panorama, en attendant que l’euphorie retombe. Benvolio s’approche de moi, un sourire plus large que lui sur les lèvres :
“C’est fou hein ? – Cette vue ? Oui, c’est splendide. – Vous… Vous habitez ici, monsieur ? Vous pouvez voir ça quand vous voulez ? – Pas quand je veux mais… Oui, assez souvent. – J’aimerais tellement… tellement…”
Il se perd dans ses phrases. Se tait. Puis, brusquement, saisit la manche de mon pull. Ça dure cinq, six secondes, où il regarde les clochers pointus – “Ça fait penser à Castlevania.” m’a-t-il dit quelques minutes auparavant – avant de me lâcher, sans un mot, et de reprendre sa place d’élève sérieux, jamais un mot ou une attitude tangente.
Hier, avec un sarcasme fin comme la nouvelle campagne pour le TGV de Béziers, j’évoquais le côté démagogique de l’interdiction du portable dans les établissements scolaires.
Preuve par l’exemple aujourd’hui.
10h40. Avec les cinquièmes Glee, nous nous dirigeons vers la salle informatique. Le trajet est long, donc, comme toujours, Arès se met à ma hauteur, laissant le reste de la classe un peu en arrière.
“Vous savez monsieur… Elle a dit que j’aurais peut-être un téléphone pour Noël.”
“Elle”, c’est sa maman d’accueil, que j’ai vu à la rencontre parents-professeurs. Je tourne la tête vers le môme qui à travers la poche de son manteau, laisse deviner une forme rectangulaire.
“Je l’utilise avec le Wifi de la maison. C’est l’ancien de ma grand-mère.”
Je hoche la tête, réfléchissant à ma réponse. Comme piqué par mon silence, il poursuit.
“Ce n’est que l’un d’eux, j’en ai trois, monsieur ! – Pourquoi me dites-vous ça ? – Parce que j’ai confiance en vous, que je sais que vous ne me trahirez pas.”
Bim, le piège tendu par un môme de douze ans et je me suis précipité dedans comme la victime du pré-générique d’un slasher. Je joue l’honnêteté parce que c’est tout ce qu’il me reste.
“Ça me met dans une situation délicate, vous vous en doutez. Je suis un adulte, je devrais en référer à votre famille… Mais vous savez que je ne dirai rien. Je trouve ça malhonnête, Arès.”
Il me regarde avec un sourire incrédule et je lui renvoie un fragment de la tristesse et de l’agacement que je ressens. Juste un peu, parce que je suis en contrôle. Il a un petit hochement de tête triste et regagne sa place dans le rang. Le reste de l’heure, il s’appliquera à lever la main, à répondre le mieux possible. Et lorsqu’il quitte la salle de cours, il capte mon regard. Et articule exagérément un “pardon” muet.
Si, par une aberration du destin, vous passez par ici, je tiens à vous dire que pour vous, j’ai sorti le grand jeu. D’habitude, ici le dimanche, je parle littérature, musique, cinéma ou jeux vidéo.
Mais bon. Vous êtes décidément super en forme en ce moment, du coup, je voulais revenir sur l’émission “Le grand jury”, dans laquelle vous êtes passé ce dimanche. Le 10 décembre donc. Non, je précise, parce qu’avec tous ces passages dans pleins de médias différents, je peux comprendre que ça devienne compliqué de garder le compte.
Or donc, j’aimerais revenir sur deux trucs que vous avez dit. Parce qu’après tout, vous parlez souvent de nous. Je veux dire, nous, les enseignants. Ce qui est normal après tout. Mais comme vous nous mettez pas mal de mots dans la bouche et de pensées dans la tête, à longueur d’ondes, je me suis dit, comme ça, que je pourrais aussi le faire. Vous savez, juste, histoire que l’on compare nos notes, après coup.
Première mesure annoncée : une éventuelle “prime au mérite” pour les enseignants qui feraient véritablement progresser leurs élèves et s’investiraient beaucoup. Alors, déjà, je préviens : j’aime l’argent autant que n’importe qui, d’autant que je viens d’acheter une Switch et de faire mes cadeaux de Noël. Autant dire que c’était pas donné et que j’ai moyennement envie de bouffer des pâtes tout le mois. Donc comme ça, sur la forme, je suis pas contre. Par contre patron, sur le fond, concrètement, on fait comment ? Non parce que la prime au mérite des profs, en plus d’être une sacrée Arlésienne, c’est aussi tout un bazar à mettre en place. On ne cuisine pas des muffins, on apprend à des mômes. Du coup, c’est peu aisé à évaluer. Par exemple, si Adeline monte de 5 à 12 de moyenne en français, c’est peut-être tout simplement parce qu’entre la sixième et la cinquième, elle a réglé son souci de logement, vit désormais dans un appartement décent à quinze minutes de son collège et non pas à une heure de RER, ce qui la forçait à se lever à 6h30 tous les matins. Oui, chef, c’est un exemple réel. Est-ce que je vais donc toucher max de biffetons, sachant que j’ai plus que doublé sa moyenne ?
De la même façon, je pense que réussir à valider trois compétences sur les six attendues en cinquième, ce sera vraiment pas mal pour la cinquième Arkham, vu le profil de la plupart des mômes qui s’y trouvent : gamins en trouble d’apprentissage, dont les problèmes de santé les empêche de suivre une scolarité normale, ou dont la famille voit l’école comme un refuge de pinailleurs, qui ne comprend pas qu’on les convoque parce que, par exemple, Mose a insulté une prof alors que “bon, il a tué personne hein !”. Par contre, je peux vous dire qu’en cinquième Glee, l’ensemble des bulletins va être excellent : la classe roule toute seule, à tel point que j’envisage parfois, quand ils bossent en autonomie, de piquer un roupillon tranquillou bilou (copyright Princesse Soso). Si je dois moi-même montrer un bon bulletin afin de toucher la priprime, laissez-moi vous dire que je n’ai qu’à filmer une heure de cours en leur présence et tout roulera.
Juger le boulot d’un prof, c’est compliqué. Et puis, ça retire de l’équation une notion essentielle : celle d’équipe. À individualiser nos parcours, à nous demander d’être, seuls, “forces de proposition” ou tout autre terme tiré d’un manuel de ressources humaines, on en oublie que les enseignants bossent avant tout en équipe et que c’est cet ensemble de rouages délicats qui fait avancer les élèves.
Après je ne vous reproche rien, hein chef ! C’est vrai que l’idée d’évaluer les profs, c’est sexy, c’est vendeur. Enfin un ministre qui surveille de près, qui sait récompenser et châtier. Et puis bon, c’est aussi de la culture d’entreprise. Parce que figurez-vous qu’un petit oiseau m’a dit que, invité dans une fac prestigieuse avec un nom de patate cuisinée, vous avez expliqué qu’il fallait que l’école publique soit aussi performante que le privé… Du coup, je pige mieux la méthode. Seulement, si je peux me permettre, évaluer l’Éducation Nationale à l’échelle d’un pays, ou même d’une académie, ou même d’un bahut, ben c’est compliqué. Les critères ne seront jamais les mêmes. Donc attention, des esprits chagrins pourraient vous accuser de démagogie et ça, ce serait quand même dommage.
En parlant de mesures sexy, patron, je ne peux m’empêcher d’évoquer aussi l’interdiction des portables évoquée dans la même émission. Là aussi, c’est vrai que ça claque, comme annonce ! Fin du laxisme et de la dictature technologique ! Les mômes cesseront de zyeuter du porno pendant les récréations ou de s’envoyer des insultes en cours, pendant que le prof baille en dictant toujours la même leçon qu’il a rédigée lors de son entrée en fonction. Vous avez évoqué une sorte de coffre dans lequel les élèves déposeraient leur portable. Alors moi je veux bien patron, mais est-ce que vous voulez bien m’expliquer comment ? Genre il y aurait un grand coffre-fort à l’entrée du bahut, et tu peux pas entrer tant que tu n’as pas largué son Naïphone ? Ou alors ce sont les profs qui récupèrent les téléphones à chaque début de cours ? Non parce que sinon, je préviens, il faudrait envisager de passer les heures de cours à 87 minutes. Et alors le bazar pour récupérer les machines, ça va être chouette. Je suppose que vous imaginez qu’on pourra compter sur les CPE et les AED ? Ça risque d’être compliqué, étant donné que ces feignasses patentées prétendent être déjà surchargées de boulot avec la surveillance des mômes, le contact avec les familles, la gestion de la violence au quotidien et tout un tas d’autres tâches du même genre, totalement annexes et superficielles. Bref, c’est révoltant de mauvaise foi. Et puis, je veux pas cafter, chef, mais les mômes, c’est rien que des petits vicelards. Des fois, tu leur dit de faire un truc, eh ben il le font même pas ! Genre nous, dans le règlement intérieur, le portable il l’est déjà, interdit. Ou presque. Il doit être éteint, dans le cartable. Vous avez vu ? On est en avance, nous, hein, chef ! Eh ben le téléphone, tous les élèves ou presque en ont un dans leur poche. Même qu’il leur arrive de sonner en cours. Et là, je dois vous avouer que je me comporte mal. Au point d’envisager de déposer ma démission auprès de vos services (je me dis qu’en plus, un contractuel, ça vous coûtera moins cher). Quand un téléphone sonne et qu’un élève devient tout rouge, ben je dis “éteignez-moi ça” et je continue mon cours.
C’est parce que je suis une sale feignasse et aussi un prof de français qui veut éviter le syndrome Fleurs du mal. C’est une théorie à moi qui veut que, plus on interdit un truc, plus le truc en question devient populaire. Du coup, je pars du principe qu’en ne me crispant pas sur cette histoire de portable, ce ne sera pas un souci.
Et vous savez quoi ? Ça fonctionne.
Quand je choppe un môme en train de s’en servir, je lui demande de me le remettre et je le lui rends à la fin du cours. Parce que je suis légalement responsable de l’appareil dès que je l’ai entre les mains (alors vous imaginez ? Dans un coffre contenant trois cent de ces machins…) et qu’il est hors de question qu’il quitte la classe. Si le petit rebelle refuse, il sera sanctionné gravement, j’appelle les parents qui sont toujours ravis d’apprendre que Junior snappe en classe, et, quand je suis d’humeur mutine, je me fends avec le gamin d’une visite au CPE. Ça fait toujours son petit effet. S’il obtempère, il n’écope que d’une leçon sur le droit à l’image (j’en rajoute, pour la bonne cause), et je lui fait effacer les images. Et. Ça. Marche.
Alors oui, il y en a sans doute qui m’échappent, surtout dans les classes les plus apocalyptiques. Mais, étant un affreux pessimiste, je me dis que ces élèves là continueront à planquer leurs machines à bruit après votre mesure. Ou alors qu’ils en emporteront deux. Parce que oui, nos élèves sont très adeptes de la technique du leurre, amenant un téléphone tout pourri avec eux qu’ils remettront en cas de confiscation, conservant leur Naïphone 12 avec scanner rétinien bien au chaud.
En attendant, des fois, le portable, on s’en sert. Pour faire des reportages photos, pour s’enregistrer. Même que je fais signer des papiers au sujet du droit à l’image et que ça permet d’expliquer quelques règles. Souvent ça résout bien des tensions. Parce qu’à partir du moment où un objet sert à bosser, son potentiel de coolitude prend pas mal de plomb dans l’aile.
Du coup, je me dis que cette mesure, aussi séduisante soit-elle sur le papier, risque d’être d’une efficacité limitée.
Alors après, je suis d’accord. Interdire au mômes de passer trop de temps sur leur téléphone, c’est du “bon sens”. Récompenser les profs qui bossent bien, c’est aussi du “bon sens”.
Mais vous savez quoi chef ? Souvent, je me dis qu’à appliquer des mesures de bon sens, on en oublie un peu de nuancer. D’expliquer. De penser quoi.
Et pas de bol, s’il y a un truc dont je suis convaincu dans ce boulot, c’est que j’aide des gosses à construire leur pensée.
Très respectueusement, et en vous souhaitant un bon dimanche.
Je suis réveillé par une impression étrange : celle que ma cervelle est le Titanic ayant bêtement heurté un iceberg et que tout un tas de systèmes d’alarme se sont déclenchés. J’ouvre péniblement un œil et, par indulgence envers ma cervelle, regarde mon réveil.
Ce qui me permet de constater que j’avais quelque peu omis de le mettre à sonner pour aujourd’hui et que j’ai un quart d’heure de retard.
Sur quoi, me demanderez-vous ? Eh bien sur la remise des bulletins du premier trimestres aux parents.
Car oui, à Ylisse, les bulletins, tu les remets le samedi matin. Histoire de rattraper je ne sais quelle journée chômée (je pense qu’avec le nombre de journées que nous rattrapons, on pourrait assez facilement construire une année complète).
C’est donc un Monsieur Samovar passablement pressé et rentrant dans son pantalon alors qu’il est déjà sur le palier qui file vers la bouche de métro la plus proche à moins de sept heures du matin. Il fait froid, et la rue n’est arpentée que par des gens qui soient rentre de soirée, soient sont eux aussi bolossés par leur boulot.
Après deux ou trois annulations de RER, parce que c’est beaucoup plus drôle d’aller bosser avec des coups au coeur, je monte dans un wagon et retrouve trois collègues, dont la mine réjouie me rappelle assez celle des Nations Unies devant un discours de Trump. Nous arrivons à Ylisse où il a verglacé sa mère et tandis que nous nous efforçons de reconstituer Holiday on Ice version banlieue parisienne, trois énormes rats nous passent devant. Mais genre les rats thugs, qui montent sur les chaussures d’un collègues et limite, exigent qu’on leur file une clope. Zéro respect.
Une fois arrivés au collège, nous gagnons chacun les salles qui nous ont été attribuées. Je m’installe donc en salle 206. Les néons clignotent. Les chauffages commencent à peine à chauffer. Et quelque part, il y a un truc qui fait ploc ploc ploc.
Alors je joue à la Valérie Damidot de l’Education Nationale. Je réagence les tables, histoire de ne pas me trouver en face à face avec les parents et les mômes. C’est Monsieur Vivi qui m’a appris ça. J’allume l’ordinateur, et je mets du Diana Krall. Je crée un Power Point inutile, juste pour qu’au tableau blanc froid, il y ait du orange chaud et un peu de lumière.
Et les parents arrivent.
À commencer par le papa de Futch. Qui reste une énigme. Le papa de Futch assiste à absolument toutes les réunions. Me demande des entretiens super tôt, parce qu’il commence à bosser aux aurores. M’écoute religieusement. Et ne parle pas français.
Je tente, comme à chaque fois depuis l’année dernière, de parler simplement et distinctement. J’explique que Futch a bien progressé, qu’il a maintenant une méthode solide, qu’il participe. Mon interlocuteur me regarde. Ne prend pas la parole quand je m’arrête, me faisant signe de poursuivre. Et quand je termine mon laïus, invariablement demande :
“Bien ? Ou pas bien ? – Bien. – Bien.”
Un sourire. Il récupère le papier et repart. Ça aurait pu être régler en huit secondes, je ne comprends toujours pas que faire de ce genre de rendez-vous.
Mais je n’ai pas le temps de réfléchir, le rendez-vous suivant est déjà à la porte, à savoir les parents de Sara, qui semblent, depuis la fin de l’année dernière, me considérer comme une sorte de tonton excentrique. Ils se sont pointés avec les petits frères (”ils avaient envie de vous voir !”), un paquet de gâteaux et une grosse envie de papoter (”alors la cicatrisation de votre tatouage ? Ça se passe bien ? Vous avez les coordonnées du salon, non parce que Sara nous a fit que c’est du beau boulot !”). J’essaye furieusement de faire mon boulot de prof entre deux questions et une furieuse envie de rire.
Ambiance bien moins conviviale avec Kasim, un de mes meilleurs élèves. Kasim est extrêmement doué. C’est lui que Monsieur Vivi appelle le “petit homme de combat”. Kasim apprend vite, très vite. Participe, se met au service du groupe et bosse pour lui. Il est d’un respect et d’une humanité époustouflants. Mais Kasim a 13,5 de moyenne en maths. Son père parle à peine mieux français que celui de Futch. Il pose sur son fils un regard noir, tandis que j’explique le commentaire de la prof : qu’il est en train d’acquérir des méthodes, que le trimestre est hyper positif.
Je pourrais aussi pisser dans un violon en sifflant la Marseillaise. Le père gronde entre ses dents et la grande soeur du môme (la même que lui, en fille) tente désespérément de soutenir son frère. Rien n’y fait. Je finis par désespérément pointer du doigt les autres moyennes, tournant autour de 17 ou 18, comme un talisman dérisoire. En vain. La famille quitte la salle, dans un silence de mort.
Je les regarde s’éloigner furieux contre moi-même. Cette problématique des parents totalement focalisés sur un aspect des résultats, j’y fais face depuis que je suis à Ylisse. Et je n’y ai jamais réfléchi sérieusement. Qu’est-ce que je vais dire à Kasim, lundi, pour le remettre d’aplomb ?
“C’était mon prof principal de troisième !”
Un grand machin de près de deux mètres se précipite sur moi. Je distingue confusément une main respectueusement tendue et un sourire qui ferait le rêve d’une marque de dentifrice.
Millich a accompagné son frère à la rencontre parents-profs.`
Millich était élève dans une classe que j’ai eu en arrivant à Ylisse. Des mômes exceptionnels, doux, drôles et gentils. Une classe qui existait avant que j’écrive tous les jours sur mon boulot. Ils se sont démenés, presque tous, pour arriver le plus loin possible. En confiance avec les adultes, en confiance avec eux-mêmes. Millich est aujourd’hui en Terminale S et envisage une prépa. Nous parlons un moment. Zéro nostalgie dans son discours, il ne parle que de présent et d’avenir, et j’en tire un immense réconfort. Je vois un jeune adulte, son père, rayonnant de fierté, à ses côtés, les pieds ferme dans le sol, qui se construit en pleine confiance.
Cours avec les cinquièmes Glee. Comme hier avec la cinquième Arkham, nous étudions aujourd’hui la structure du récit. Je montre aux mômes la simple et belle architecture en miroir : à la situation initiale une situation finale, à un élément déclencheur un élément de résolution.
Et une interruption brutale. Silence sur la cinquième Glee dans laquelle personne ne parle jamais sans lever la main, sauf quand c’est permis par l’activité. L’auteur de ce sacrilège, c’est Sheena, le môme prodige de la classe. 19,67 de moyenne générale, un comportement à l’image de ses résultats. Et là, il me fixe, le regard orageux, le front baissé.
“C’est pas vrai monsieur ! J’ai fait des recherches, et un récit commence parfois par le milieu !”
Car oui. Sheena fait des recherches. Systématiquement, sur tous les sujets abordés en français. Sheena est furieux. Je lui ai menti ou, pire, été imprécis. D’un ton sec, je lui demande de venir me voir à la fin de l’heure. C’est la première fois que ça lui arrive, il se tait, pris de la terreur des bons élèves.
“Sheena, je vais vous parler des sciences humaines.”
Et je commence à expliquer à mon élève le plus performant l’arbitraire. Le subjectif. L’impermanence de certains domaines du savoir. Le fait qu’une structure classique peut être bouleversée, et que c’est même ainsi que les choses avancent.
Il tremble presque. De peur et d’indignation. Comme s’il vivait une trahison personnelle.
“Du coup, il n’y a aucun moyen de savoir ce qui est vrai et faux ? – Pas toujours. C’est ce qui fait que j’aime à ce point mon domaine. – Et comment je vais faire, du coup ? – Comme les autres. Vous allez apprendre.”
Sheena ne comprend pas. Et je vois, derrière les sourcils froncés, le petit garçon de cinquième que je ne dois jamais oublié qu’il est.
“Et tant mieux si vous ne comprenez pas. À quoi je vous servirais, sinon ? – Monsieur !”
Un grand sourire. Même les meilleurs ont leurs combats.
Avec les cinquièmes Arkham. Une heure de cours sur la structure du récit. De la théorie, des exemples compliqués. Interdiction de moufter, surtout qu’on a deux élèves collés dans la classe ce matin. Il s’agit de montrer qu’ici, on apprend sérieusement.
Bizarrement, les mômes réagissent bien. Même Mose qui, après une tentative pour communiquer avec son pote en langage des signes se rend compte qu’il ne connaît pas le langage des signes et donc, se met lui aussi au boulot. “Vous m’avez montré que vous êtes capable d’être une classe studieuse. En récompense, je relève mes exigences.” Leur faire comprendre que la rigueur, c’est un privilège.
Maton avec les troisièmes Tardis, adorables mais tellement je-m’en-foutiste. Exploration de la proposition subordonnée relative. J’ignore pourquoi, mais je suis hyper doué pour expliquer ce machin-là, alors que généralement, en grammaire, je patauge. Explication grammaticale comme un commentaire d’oeuvre d’Histoire des Arts, les mômes adhèrent. Là aussi. Plus de rigueur. Parce qu’ils sont en troisième, que le cocon sera bientôt ouvert. Qu’ils ont besoin d’être prêts, d’être fier de leur parcours scolaire.
Maton avec les quatrième C(’est pas possible) de Han, avec qui je fais cours une fois par semaine. Une classe qui a décrété que leur prof de français serait celui qu’ils ne respecteraient pas. Sans raison. Je passe une heure à circuler dans les rangs, à exiger que les cahiers soient ouverts, à déplacer les bavards et à reprendre les moqueries. “Police police” chuchotera un môme en me voyant arriver en fin de cours. Classe partie tellement loin dans le conflit qu’il faut tout resserrer pour pouvoir réinventer.
Je sors une barre au front. On ne sort jamais léger de ces journées. Devant moi, marche Marie-Antoinette.
“Dis donc, tu as laissé ton sac au bahut ? – Tu crois vraiment que je vais bosser ce soir ?”
Nous nous sommes tapés deux conseils de classe et trois heures de boulot en salle des profs, plus deux heures d’information syndicale.
À mes épaules, mon propre sac me semble absurdement lourd.
Les troisièmes Tardis travaillent dans un silence religieux. Je leur ai fait faire une dictée et leur ai permis de la corriger avec leur voisin. Demain, ils referont la même. Et tandis que les mômes confrontent leurs souvenirs – plutôt vagues – des règles de grammaire, d’autres réminiscences se font :
“Attends attends… Là, ce pronom, c’est en fait le COD qui est là… Je me souviens, on l’avait vu avec Mme F. en sixième, et on soulignait en rouge ! – OK… Mais par contre, là, c’est é, par er, tu dis “il a mordu”, pas “il a mordre”, c’est Mme R., en primaire, qui nous a raconté ça.”
Et pendant qu’ils corrigent leurs dictée, ils remontent le fil de leurs souvenirs d’écoliers.
“Monsieur, rigole Daria, il faudrait écrire ça sur les cours de grammaire. “Vous l’avez vu avec Monsieur Chose ou Madame Bidule.”
Je rigole aussi. Mais me dit qu’il y a peut-être un truc à creuser, en effet…
”Journée en morse du mardi : cours trou cours cours trou trou cours cours. Espèce de morse de l’Éducation Nationale.
Ça me donne le temps de m’occuper de quelques trucs à côté. Préparer la remise des bulletins de la cinquième Glee, régler des histoires qui pourrissent la vie de la classe au quotidien, prendre des nouvelles des uns et des autres.
À commencer par Monsieur Vivi, qui croule sous le boulot en ce moment, à telle enseigne qu’on arrive à peine à se croiser. Monsieur Vivi malade, mais méchamment atteint du syndrome terriblement banal du “si je me fais arrêter par mon médecin, tout va s’écrouler.” Généralement, c’est le stade ultime de fatigue qui nous fait dire ça. Avec T., on reconstitue un instant le trio avant de nous envoler vers nos responsabilités.
La mienne concerne essentiellement les troisièmes Max, que je retrouve en demi-groupe cette semaine. L’autre moitié de la classe est en stage en entreprise. Cours sur la subordonnée relative et, comme d’habitude, des lacunes, tellement de lacunes. “Monsieur, c’est quoi une expansion du nom ? “ “C’est quoi un groupe nominal ?” “Y a deux genres d’adjectifs ?”
Je n’arrive même plus à m’exaspérer. Il n’y a plus le temps. Je tente de trouver des méthodes efficaces, rapides de combler les failles. En espérant qu’ils se rendront compte des efforts faits d’un côté et finiront par prendre leurs responsabilités. Dans le froid de l’hiver, le temps n’est pas à l’amertume.
Et puis pour se réconforter, découverte par les cinquièmes Glee d’une des scènes de leur production théâtrale de fin d’année. Pour le plaisir, je fais lire les répliques, juste pour cette fois, par les mômes à qui j’aimerais, égoïstement, donner le rôle. Myakis me gourmande : “Heureusement, la distribution, elle n’est pas encore décidée, hein monsieur ?”
On rigole un peu. “Ça fait du bien de rire, monsieur, en ce moment. Tout le monde a froid et ça tire de partout.”
Être doux, encore deux semaines et demi. Sans transiger.
Péniblement, nous arrivons avec les cinquièmes Arkham à la fin du Magicien d’Oz. Malgré leurs difficultés et mon envie d’abandonner parce que je finissais par voir des Épouvantails partout et rire comme Margaret Hamilton, ils ont tenu à aller jusqu’au bout.
Nous en arrivons donc à la canonique scène des révélations. Le rideau tombe et le fabuleux Magicien d’Oz se révèle n’être qu’un imposteur, plus embêté d’avoir été démasqué que d’avoir trompé une gamine.
“C’est injuste ! Ça se fait trop pas ! Monsieur j’suis choquée !”
Raura, qui lit vite, roule des yeux indignés vers moi, et je me sens un instant le petit charlatan face à Dorothée et ses compagnons.
“Y s’passe quoi ?” demande Mose qui, dans un mauvais jour, refuse totalement ne serait-ce que d’ouvrir son cahier. Raura me lance un regard et je lui fais signe de se taire. Petit à petit, l’ensemble des cinquièmes Arkham se met à lire. Et des exclamations éclatent. Véritable sentiment de tromperie.
“Mais… Mais comment elle va faire, du coup ? – Attendez mais en fait, la Sorcière elle AURAIT PU le tuer ! – Il a envoyé une PETITE FILLE se battre à sa place ? – Et nous depuis le début on croyait…”
Les bras croisés, j’assiste à la débandade des préjugés, à la mise à mort des “les livres c’est ennuyeux”, à la déroute des “c’est long ce texte !”
Je fais plein de photos avec mon cœur, comme dit Monsieur Vivi, parce que c’est un instant rare et précieux en cinquième Arkham, au collège Ylisse, sur Terre.