Pendant les surveillances de brevet blanc, ils sont tous là :
– Il y a celle qui a révisé, depuis le début de l’année. Qui a fait ses petites fiches et qui, à chaque question, relève la tête, pour sortir de son tiroir mental le carton dont elle a besoin. Rire d’enfant lorsqu’elle se rend compte que tout ce qu’elle a marné depuis le début de l’année lui sert.
– Il y a celui que nous allons tous essayer de convaincre de ne pas s’écrouler sur la table au bout de quinze minutes. “Monsieur, vous pouvez lui dire de ronfler moins fort ?” Argument suprême à sortir aux troisièmes après les vacances : “Révisez, parce que quand on est à sec au bout d’une demi-heure, le reste de la journée de brevet est terriblement long.
– Il y a celui qui a déjà son brevet, qui a redoublé. Déjà seconde dans son attitude, il s’ennuie ferme. Fait les choses parce qu’on lui a dit de les faire. Et moi de vouloir le secouer par les épaules, mais pourquoi tu crois qu’on te prévenait bougre d’âne ? Pour pas que tu t’emmerdes, tu te flétrisse comme ça !
– Il y a celle au bord de la crise de panique, parce que non, on ne répondra pas à ses questions. Mais alors de quelle couleur encadre-t-elle ? Elle fait un alinéa de deux ou trois carreaux ? Et emmener, un m ou deux ? Pourquoi on ne lui répond pas, quelle est cette nouvelle torture qu’on lui impose ?
– Il y a celui qui est paumé. Totalement. Celui qui, lorsqu’on lui demande d’illustrer par des exemples, gribouille un dessin. Qui, juste maintenant, se rend compte que ses profs ne s’en prenaient pas à lui juste par sadisme. Qui, devant sa feuille triste et raturée, prend plein de bonnes résolutions. Heureusement, on guérit des bonnes résolutions durant les fêtes.
Ils sont tous là, tandis que je les surveille. Que je me prépare, comme eux, à la prochaine échéance.
L’autre jour, Oulan, en cinquième, me rend sa rédaction. La copie est infiniment plus propre qu’à l’accoutumée. Sous la graphie soignée, je repère des traits de crayon à papier.
“Vous avez d’abord fait un brouillon, Oulan. – Ben oui.”
Elle me regarde, regard en permanence mécontent.
“C’est pas bien ? – Si. Je suis heureux.”
Car d’habitude, Oulan abandonne. Très vite. Souffle d’exaspération, et elle baisse les bras. Parce que c’est trop difficile ; qu’elle n’y arrivera jamais. Pas cette fois.
“Vous vous êtes appliquée, ça me fait plaisir. – Pas moi monsieur hein, c’était super long. – Alors pourquoi est-ce que vous le faite ? – Parce que je veux être meilleure, même si c’est pénible.”
Sur ce, elle retourne à son travail, avec Lea, une gamine souriante et effacée, acharnée du boulot, avec qui elle marche désormais en permanence bras-dessus bras-dessous.
J’ignore ce qui a changé chez Oulan. Mais qu’une gamine aussi sensible à la frustration fasse ce chemin-là me réconcilie avec ces deux dernières semaines épuisantes.
En ce mardi de semaine B, durant lequel je devrais normalement avoir deux heures de cours, j’ai donc le droit à une fascinante formation sur notre Espace Numérique de Travail, qui est censé à peu près tout faire dans notre établissement, au point que j’en viens à me demander si nous servirons encore à quelque chose après sa mise en ligne, hormis organiser la résistance lorsqu’il aura décidé d’anéantir l’espèce humaine.
Un bonheur n’arrivant jamais seul, je découvre que je suis administrateur réseau – position que je ne me rappelle pas avoir sollicitée – et que j’ai également accès à toutes les données de mon ancien bahut… Splendeurs et misères de l’informatique dans l’Éducation Nationale. Je trouve d’ailleurs d’un cocasse achevé que l’on nous incite au tout numérique au bahut d’un côté, tandis qu’on honni les écrans dans les discours ministériels. Mais je suis trop épuisé pour être sarcastique.
Être en formation dans son bahut, c’est un peu être en apesanteur. On aperçoit les collègues qui se sont déjà coltinés le bousin hier courir dans tous les sens et gérer leurs élèves, tandis qu’on les observe, un peu perplexe. Tellement d’énergie dépensée. Est-ce donc ainsi que nous courons, tous les jours ?
Avec un léger vertige, je me rends compte que l’essentiel de mon temps de cours jusqu’aux vacances sera consacré à la surveillance du brevet blanc. Plus que quatre heures de cours.
C’est parti pour la dernière semaine avant les vacances de Noël ! La semaine qui sent bon le feu de cheminée, la mandarine et les chaussettes de l’inquiétant barbu qui insiste pour nous offrir des cadeaux dont la valeur sera sans doute décomptée de notre retraite, faut pas déconner non plus.
Ça sent aussi la démotivation totale chez les cinquièmes Glee qui papotent gentiment pendant l’heure d’aide aux devoirs.
“Monsieur, vous savez, je suis pas très heureuse que ce soit Noël, me confie Solange, tandis que Delphine, sa sœur jumelle, opine gentiment. – Ah vraiment, pourquoi ? – Ben mon papa part chez lui, en Haïti, et ma maman dans de la famille, mais sans nous. – Je… Ah… Ah bon ? Mais vous restez… toutes seules ? – Bien sûr que non, monsieur, on est avec notre grande soeur ! (qui est en Terminale, ndlr) Et peut-être que notre frère viendra nous voir, même si on le voit plus trop, depuis qu’il s’occupe plus que de religion…”
Finalement, je me dis que mes soucis de cadeaux qui n’arrivent pas emballés exactement comme je le souhaite peuvent, à la rigueur, être relativisés.
Pas plus de motivation chez les troisième Max, avec qui nous bachotons joyeusement pour le brevet blanc, et dont je force la moitié à remettre leur cahier à jour (la proportions de gamins n’étant pas complètement aux fraises quand au programme doit s’élever aux alentours de 11% et j’hyperventile.)
À l’exception de deux groupes de trois garçons, la classe bosse, mais dans un zouf absolument incroyable, à tel point que je me demande si je n’ai pas développé une super audition. Ou alors j’enseigne à une classe de malentendants.
“C’était trop bien de bosser comme ça, monsieur, par petit groupe, dans le calme et tout !” me lance Eilie à la sonnerie.
Elle a copié un quart de page dans son cahier.
Groggy, je gagne la salle des profs. Leia discute avec Monsieur Vivi. De la fatigue, principalement, qui nous ronge tous.
“Le souci, rigole jaune Monsieur Vivi, c’est qu’à Ylisse, on considère que nous avons tous 23 ans, plein d’énergie et pas d’obligations familiales, puisque c’est le cas de la majorité d’entre nous… Du coup on nous impose un rythme qui créerait la révolte ailleurs.”
Tous ceux que j’aime dans ce bahut portent en ce moment des sacs plus lourds encore que d’habitude et n’aspirent qu’à les poser.
Suite à l’heure de cours qui m’a donné envie de m’énucléer avant d’aller mendier sur les routes, parce que ça fait trop longtemps que les troisièmes bossent sur Antigone légèrement agitée pendant laquelle j’étais intervenue dans la quatrième de Han, je reçois un mail.
“Merci à toi. C’est la première fois que je vois un prof de collège faire cours.”
Han est néo-titulaire. Et comme à chaque fois, je repense à mon père, m’expliquant que sa formation d’instit’, il l’avait faite en trois ans. Didactique, pédagogie, psychologie. Je pense au nombre de fois où je suis allé voir ma tutrice enseigner.
Je pense que c’est un scandale, que tous les mandats ministériels, on bidouille la formation des jeunes profs en jonglant entre économies, démagogie et, quand il reste de la place, efficacité. Je pense à tous ces collègues qui n’ont pas le temps de demander de l’aide. Qui vont en baver plusieurs années avant, empiriquement, de se construire une façon d’enseigner à force d’essayer et de s’en prendre plein la gueule.
Le “plus beau métier du monde” n’a pas à être un chemin de croix les premières années, ni pour les élèves ni pour les enseignants. Il nous suffirait juste d’un peu de temps. À combien est-il estimé, de nos jours ?
Mardi, dans le bus qui nous amène à l’Institut du Monde Arabe, Arès me montre le clavier de son téléphone :
“Vous avez vu monsieur ?“
Une feuille de cannabis lumineuse en logo surimprimé. Il me regarde avec son habituel sourire. Quête d’approbation.
“Vous aimez ? – Ça a un sens pour vous ? – Euh… non. C’est une feuille d’érable en fait. Du Canada. – Non, c’est une feuille de cannabis et vous le savez très bien. Si c’est juste pour impressionner, je trouve ça dommage.”
Lâches, mes yeux trainent un peu plus haut, sur l’écran. Message de son frère, me dira-t-il. Plusieurs billets pris en photo.
“J’ai parié avec lui que j’aurais la switch avant lui. Et je l’ai eue. Il était dégoûté mon frère. Il est en foyer et il en a marre.”
Aujourd’hui, journée trop Arès. Alors que je suis descendu en Vie Scolaire pour discuter avec Y., on nous l’amène. Il s’est battu avec Alonzo, de cinquième Arkham. Un gosse vraiment en roue libre. Histoire peu claire, mais Arès a l’air d’être la victime. Très peu professionnellement, je souhaite qu’il le soit. Qu’il ne recommence pas à tartiner ses pages de cahier de violence, comme l’année dernière.
Seul à seul avec lui :
“Vous me promettez que vous n’avez pas agressé Alonzo en premier ? – Je vous le jure, monsieur.”
Toute l’honnêteté dont est capable un môme. Et dont j’ai appris à me méfier comme la peste. Ils sont capables d’offrir de si beaux présents, les collégiens, aux adultes qui n’attendent que ça. Et puis je pense à son frère. Me dis que son combat contre l’envie de frapper, il le mène avec bien peu d’alliés.
Arès qui ne parvient jamais à intégrer un groupe en cinquième Glee. Tous les mômes semblent, d’un commun accord, se le refourguer quand c’est nécessaire. Je pète un câble auprès de ceux qui me semblent les plus solides : “À sa place, j’aurais vraiment l’impression d’être un déchet !” Je ne devrais sans doute pas dire ça. Ils sont en cinquième. Matures, certes, mais trop petits pour comprendre.
À nouveau, je me demande ce qu’est cette classe que nous construisons, au jour le jour, monsieur Vivi en tête. Cette classe où les gamins ont accepté que nous, adultes, sommes de leur côté. Qu’accepter un cadre peut les amener à quelque chose de vraiment réjouissant. Et qu’il n’y a aucune honte à être soi-même. Je regarde Vincent, éclater de rire. Exubérant, théâtral, et efféminé. Personne dans ce petit groupe n’y trouve rien à redire. Tout comme le porte-clé licorne que C. m’a offert l’autre soir n’a attiré chez les Glee que des hochements de tête approbateurs, tandis qu’il m’a valu lot de railleries dans les couloirs. (du coup, je l’ai agité sous le nez de deux trois mecs en hurlant “Ksssshhhhhh, je vais vous contaminer, vous aller devenir des FIIIIIIILLES !”) Est-ce le “vrai” collège que nous leur proposons ? Ne souffriront-ils pas quand cette bulle éclatera ? Et puis une petite voix me rappelle que je ne crois pas à la théorie du mal nécessaire. Que si je crains pour eux, je dois trouver les mots pour que, en tant qu’élèves de cinquième, ils le comprennent, venant de leur professeur.
“Monsieur… Monsieur ?”
Arès me sort de ma rêverie.
“J’ai oublié d’éteindre mon téléphone. Je peux le faire ?”
J’acquiesce. Plutôt que de fourrer les mains dans les poches pour le faire discrètement, le gamin exhibe son appareil. Sur le clavier duquel lui maintenant un dragon.
“Vous avez vu monsieur ? – C’est Shenron ?”
Immense sourire.
“Ouais. Vous aimez ? – Beaucoup. C’est un beau symbole. Que vous allez cacher bien au fond de votre poche parce que c’est un secret.”
À la sonnerie du week-end, épuisé, j’entends Arès discuter avec Benvolio.
“T’as changé ton image facebook, c’est plus la feuille ? – Nan. C’est le dragon de Dragon Ball. – Ah oui, celui qui exauce les vœux !”
Cours en quatrième C(’est pas possible). Inversion des rôles. Cette fois-ci, je suis le prescripteur. C’est moi qui me charge de “faire cours”, tandis qu’Han sera la tuteur, passant d’un élève à l’autre pour les focaliser sur l’activité et un peu moins sur Lana qui s’est fait tarter en récréation par Hilda.
Retour rafraîchissant à l’humilité. Les classes dont je suis chargé cette année sont en fin de compte gérable.
J’avais oublié. La voix qui se brise de colère, les mots qui trébuchent, sans cesse interrompus par des bavardages, et, plus encore, l’impression d’être un fantôme. Les gamins poursuivant leur discussion ou, summum, balançant une phrase d’un irrespect crasse, et ne comprenant avec la meilleure volonté du monde, pas la sanction. Parce que le prof n’existe qu’à peine.
Je peine à dérouler ce que j’ai prévu, à prendre un peu de substance. Tout est laborieux.
Sacré rappel à la réalité. Que rien n’est jamais acquis. Que les piliers de l’autorité sont fragiles, si fragiles.
En ce jour, je suis à nouveau néo-tit. On dit souvent par plaisanterie qu’il faudrait que nos supérieurs hiérarchiques viennent enseigner dans nos classes avant de développer leurs théories.
À la sortie de ce cours, cette idée, ne me semble définitivement pas ridicule.