“Monsieur !”
C’est musculaire avant nerveux, nerveux avant cérébral. Monsieur c’est moi. Monsieur c’est se tourner vers l’appel. Apporter l’aide demandée ou admonester si le doigt n’a pas été levé tout d’abord. Monsieur, il s’écrit au plus profond de mon crâne et de mes cellules depuis que j’ai ce fichu concours.
Monsieur c’est moi.
Monsieur rassure, monsieur fait rire. Monsieur a des idées parfois géniales parfois totalement incompréhensibles pour nous faire apprendre. Monsieur oublie fréquemment de vérifier si on a bien fait nos devoirs, monsieur fait de jolies Power Point et prend le temps de nous expliquer là où on ne comprend pas, parfois trop de temps.
Monsieur est là depuis quatre ans, on ne le fait plus trop chier. Monsieur est stable sur ses pieds.
À quatre jours de la fin des vacances de Noël, devant le miroir, j’observe chaque centimètre carré de mon visage. Je cherche. Je cherche Monsieur.
Où est-il ?
Dans le regard, que j’espère moins fuyant qu’il y a quelques années ? Dans la ligne de la mâchoire, un brin plus volontaire ? Dans les traits qui se marquent, dans le teint qui s’encendre ?
J’ai mangé trop de chocolats et trop joué à Romancing Saga 2 sur mon téléphone. J’ai tiré les cartes et réfléchi à qui est le plus fort entre Black Canary et Green Arrow.
Je m’enflamme n’importe comment, n’importe qui, n’importe quoi. Je pleure pour rien et rit trop fort. Je bégaye et je trébuche.
Il n’y a rien en moi qui ressemble à Monsieur.
Parce que Monsieur n’est pas là.
Monsieur n’est pas moi.
Je l’ai construit à travers des centaines de regards d’enfants. Hormis, peut-être un ou deux élèves de Cinquième Glee, aucun môme ne m’a plus jamais vu depuis qu’on m’appelle Monsieur et qu’on le pense.
Depuis que je suis prof. Vraiment prof.
Monsieur n’existe qu’à l’intersection de leurs regard et du mien.
Et tant mieux.