
Et c’est reparti.
Comme je le dis à T. en allant déjeuner : “En fait, le plus difficile, c’est qu’on arrive après les vacances avec une idée claire de notre boulot et que l’on se heurte immédiatement à toutes les compromissions des élèves et de l’endroit.”
Les compromissions, c’est de commencer un cours plutôt complexe avec les cinquièmes Arkham, alors que Mose semble être reparti dans tout ce qu’il a d’insupportable : refus de travailler, braillement, contestation permanente. Je parviens à le neutraliser ainsi que Nanami – qui semble avoir décidé de se servir de sa finesse d’esprit pour semer une ambiance détestable dans la classe – en demandant à cette dernière de lui expliquer ce qu’est le sous-entendu. S’ensuit dix minutes de galère intense pour la gamine tandis que je ricane silencieusement.
Ces quelques instants de calme me permettent d’avancer mes jalons sur la figure du héros – en l’occurrence Achille – ce qui ne va pas sans son lot de questions habituelles “Mais monsieeeeur, pourquoi elle ne l’a pas retourné, sa maman ?” “Alors il est gay ou pas ?” “Il était si beau que ça ?”
Plusieurs millénaires après les chants d’Homère le Péléide reste la star incontesté des récits, et les mômes retrouvent dans les yeux les étoiles qui me sont si chères tandis que je narre la chute d’Ilion. La Muse est toujours fidèle, dans ces moments-là.
Les compromissions, c’est préparer un cours de luxe pour les deux heures qui m’attendent avec les troisièmes Max, et que le CPE me rappelle gentiment, la veille, qu’ils sont en sortie scolaire… Et que seuls les six d’entre eux qui n’ont pas de pièce d’identité valide seront présents.
Six mômes de troisième. Pendant deux heures.
Je tente donc de leur tailler un cours sur mesure. L’un travaille très studieusement sur des conjugaisons du passé simple, l’autre remplit des quizz sur ordinateurs et s’arrache les cheveux sur les accords du participe passé.
Quant à Mina et Karen, elles lisent en avance “Inconnu à cette adresse”, que nous étudierons la semaine prochaine. Deux heures durant. Et quittent le cours enchantées.
“Monsieur, je n’arrive pas à me rappeler quand j’ai pu lire deux heures de suite sans être dérangée. À la maison, c’est pas possible entre mes frères, la télé, le téléphone… C’était trop bien.”
Elles se sont exclamées pendant le récit, se pressant tour à tour pour commenter un rebondissement ou la conclusion.
Rien ne s’est passé comme prévu. Et pourtant, j’ai le sentiment qu’ils partent tous avec quelque chose de précieux.
Sauf Joshua. Joshua qui devait être réorienté depuis le début de l’année. Qui n’assiste plus aux cours depuis deux mois, certain de quitter le collège. Et qui, pour des soucis de calendrier, doit brutalement réintégrer les cours. Complètement perdu. Aucune motivation, aucun code, aucune connaissance. Je suis condamné à l’occuper et il le sait. Rien à voir avec ce que j’avais prévu durant les vacances.
Normal.
Mon travail, à l’intersection de mes attentes et de leurs réalités.