
Je n’ai officiellement que quatre heures de cours le lundi. Mais en réalité six.
Six heures à s’émietter.
Dès 8h30 pour commencer, en aide aux devoirs (on ne dit pas aide aux devoirs ! On dit devoirs faits ! S’il te plaît, tais la bouche de toi), avec les Demoiselles d’Ylisse et Esmeralda, une de leurs copines. Les gamines bossent gentiment, et potassent les jolies fiches roses sur lesquelles sont inscrits les différents éléments du cours de français, sur lequel elles ont contrôle dans deux heures. Et pendant ce temps, ça papote. Avec une désinvolture quasi-surréaliste, elles passent des problèmes d’argent de leur oncle au film d’hier soir, en passant par leur cousine, actuellement en chimio thérapie et leurs difficultés en maths. Difficile, toujours, de démêler le vrai du faux, la manipulation de l’appel au secours… et par-dessus tout ça, les faire bosser, avant tout.
Être un prof rigoureux mais à l’écoute.
Trois filles à 8h30, trois garçons à 9h30, Bob et Ridley, collés pour manque de matériel, et Arès, arrivé en avance en cours, et qui accompagne les deux punis. Je profite de l’heure pour préparer avec eux l’emploi du temps du cartable, outil que je réserve habituellement aux classes de sixièmes un peu lentes. Les trois mômes le complètent dans un silence religieux, avant de passer aux révisions du contrôle à venir.
Arès me parle de tout. Dragon Ball Super (je ne suis pas à jour de l’épisode d’hier, et je ne veux pas savoir si Whis, mon personnage préféré, intervient ou pas), le jeu que sa grand-mère lui donné l’argent pour acheter – cinquante euros qu’il exhibera toute la journée avant que les billets soient amenés dans le bureau de la principale – son grand frère à qui il vous une admiration sans bornes.
Difficile de consacrer mon attention au môme dont le sourire croit à mesure que je m’approche de lui et à Ridley qui déblatère à une vitesse supersonique sur le langage informatique, les bitcoins et sa boutique en ligne. Je parviens à vaguement ramasser les fragments de leur attention. Et Arès, qui flirte à 9 de moyenne en français, aura cette fois-ci 16, parce que j’ai encore une fois accepté de jouer son papa cette fois-ci.
Deux heures de contrôle. Refuser de répondre aux dizaines de questions qui fusent, leur assurer qu’ils savent, qu’ils vont réussir. Que cette conversation entre Arya Stark et son père, ils ont tous les outils pour la décrypter.
Être le prof rassurant. Classique. Qui leur fait comprendre qu’un contrôle classique, comme dans tous les autres collèges, c’est possible ici aussi.
Deux heures avec les Troisièmes Max. Fin du visionnage des Fils de l’Homme. Une prise de notes exigeante, difficile suivra. Et un contrôle sur la nouvelle “Inconnu à cette adresse” qu’ils avaient un week-end pour lire. Ces deux heures qui sont habituellement le cauchemar de mon week-end s’écoulent sans le moindre souci. Parce que je suis le prof en maîtrise. Qui cette fois-ci, refuse de se laisser dominer par les rires et les interférences.
Il est 16 heures et je suis en fragments. Comme chaque jour, je suis épuisé de m’émietter. De passer d’un ton à l’autre, d’un langage à l’autre, d’une voix à l’autre. Je suis en morceaux de toutes ces histoires.
Alors avec Monsieur Vivi, on va discuter.
Et les morceaux reprennent peu à peu la forme de moi.