
Il fallait que ça arrive.
Nous sommes dans le bureau d’Y. Lui, moi, et Arès. Arès que j’ai récupéré cette année dans la cinquième Glee. Arès l’écorché-vif, Arès qui, depuis son entrée dans cette classe, a grandement diminué les actes de violence. Arès qui commence à chanter en chœur avec les autres, Arès que je vais sauver, car j’ai des pouvoirs.
Arès qui harcèle verbalement une camarade depuis deux mois. Qui agite des billets en classe en criant “je parle pas aux pauvres”, qui fait peur aux petits sixièmes.
Je lui parle d’une voix éteinte. Éteinte de toute mon humiliation. J’ai l’impression de lui sortir des banalités. Que ce qu’il fait s’appelle du harcèlement et que c’est puni par la loi. Que ce n’est pas pour ça qu’on l’apprécie. Qu’il peut être une bonne personne. Mais que là, son comportement nous fait redouter le pire. Y. parle aussi, de sa bonne voix stricte et directe de CPE. Voix d’autorité.
Arès nous regarde, sans insolence ni méchanceté. Il a pourtant la défense des élèves les plus durs, les plus rétifs : “Je sais pas. Je sais pas pourquoi je fais ça. J’en sais rien.” Sourire blanc sur les lèvres. Absolument immobile. J’ai jamais vu ça. Un sourire en plâtre.
J’ai la voix qui monte, j’y peux rien. Je lui explique qu’il est dans un cercle vicieux. Que plus il agressera, plus il récoltera de l’agression. Que c’est à lui d’être le plus noble. De briser ça. Pour ça, on le considérera, pour ça, évidemment, je serai heureux de continuer à parler avec lui, de l’aider, et, à la fin des cours, de lui parler de Dragon Ball Super, et de pourquoi Vegeta il change dans le bon sens, quand même.
Brutalement, le plâtre se fendille. Le sourire d’Arès s’effondre, les larmes coulent et c’est l’un des spectacles les plus pitoyables que j’ai jamais vu. Au sens premier du terme. Il m’inspire toute la pitié dont je me sens capable. Et que j’étouffe, à grands seaux. Tandis qu’Y. fait la seule chose qu’il faut faire. Il pose devant lui un paquet de mouchoirs et continue à lui parler.
Arès explique, son ballotement de classes en classes, son ras-le-bol. Avec tout son égoïsme d’adolescent, de môme trimballé de collèges en familles d’accueil.
Je lui explique, à quel point je crois en lui. Que cette heure-là est pour lui, et qu’après, nous allons, tous, lutter. Parce que c’est difficile de se comprendre, de changer. De devenir meilleurs. Mais que, petit à petit, très lentement, laborieusement, les blessures se referment.
***
19h. Retour du boulot. Rapide passage sur Pronote, le logiciel de gestion de classe, pour remplir le cahier de texte d’une heure de cours oubliée. Un message m’attends.
Arès a fait éclater un pétard dans la cours de récréation
Exclusion.
Deux jours.