
J’ai fait une connerie.
Depuis quelques mois, je m’applique à me taire. Me taire sur les événements à “haut potentiel médiathique”, quelles qu’ils soient, boulot ou pas. Les décisions de Blanquer, la vie politique française ou américaine, #MeToo et j’en passe. Parce que j’ai la ferme conviction que l’éthique, que la force en 2018, est de la fermer lorsque l’on n’est pas certain d’être totalement pertinent sur le sujet et d’agir au plus près de ses convictions. Fuir la glose.
Je m’attendais à ce que ce soit difficile. Nous vivons dans un monde qui exige des mots, des opinions. Taire son avis est souvent suspect. Du coup, j’ai dérogé à ma conviction pas plus tard qu’hier. Et autant en profiter, histoire de construire sur cette erreur.
Rappel des faits : une journaliste poste sur twitter le pétage de plombs d’un enseignant, furieux que ses élèves de cinquième aient boudé la lecture des Royaumes du Nord, une œuvre classée par son éditeur français en littérature jeunesse. (À mon avis, et juste au miens, complexe mais pas inaccessible). Il couronne son soliloque d’une interrogation parodique et simpliste sur Oui-Oui. Précisions pour finir d’être clair que tout cela a lieu sur un groupe facebook fermé.
Bien entendu, la polémique éclate, et chacun fourbit ses avis comme autant d’armes, jusqu’à moi. (Je trouvais la parodie idiote, excessive et drôle mais le texte qui le précédait un brin limite, même si ce n’est pas le cœur du sujet.)
Avant d’enfin entamer mon propos, je souligne que je suis un peu inquiet pour l’auteur de ce texte. Je pense qu’il avait totalement sous-estimé l’ampleur que prendrait son message et il aurait apparemment supprimé depuis son compte facebook. C’est glauque et violent. Et j’espère que ça ne l’a pas trop secoué.
Au-delà de l’habituelle propension du petit monde des réseaux sociaux à alimenter son brasier de tout et n’importe quoi, fut-ce du mal-être humain, donc, cette histoire pose la question de la position du prof.
Je raconte les aléas de mon boulot depuis désormais trois ans. L’idée étant de montrer le beau comme le laid, le grotesque comme le sublime. Mon éthique reposant sur le fait de ne jamais briser l’anonymat des protagonistes et d’essayer de ne jamais outrepasser les limites de mon ressenti.
Ce n’est pas évident.
Ce n’est pas évident et, encore une fois, personne ne nous l’apprend. Notre prof vitupérant est une personne qui a des opinions. Partagées ou non. Est-il éthique – pour reprendre le mot – de les présenter de cette façon excessive ? Et lui aurait-on fait ce reproche s’il n’avait pas été enseignant ?
J’ai passé quelques minutes à parcourir divers commentaires suite à sa publication et me suis aperçu que pas mal de non-profs n’hésitaient pas à traiter ou l’adulte ou les mômes de grosses bouses décérébrés. Et j’en suis arrivé à ce constat, qui enfonce une porte ouverte, mais que j’écris ici pour me le remettre en mémoire et que, zut, c’est moi le chef ici :
Quand nous parlons en tant qu’enseignants, notre parole est périlleuse.
Comme notre travail ne s’arrête pas aux portes du collège, nous portons partout en public l’image de notre travail. Une image souvent conflictuelle. Tout le monde est passé par l’école, tout le monde a donc un avis tranché sur cette institution.
En se moquant des mômes, notre prof anonyme a crée de vives empathies, de la part de profs désespérés de ne pouvoir avancer avec leurs classes et ayant besoin d’éclater d’un gros rire.
Il a suscité des inimitiés de la part de parents qui ont montré les dents en pensant à leurs enfants, ou se rappelant eux-mêmes de leur parcours scolaire.
Il a amené à s’interroger de façon aiguë sur la culture telle que nous tentons de la faire découvrir.
Cette chaîne de réaction était prévisible, protesterons des lecteurs mieux informés que moi. Personnellement je ne le pense pas. Encore une fois, la posture de l’enseignant est un sujet d’une complexité folle. Ce foutu masque nous colle au visage et rares sont les cours qui nous expliquent comment le retirer ou le passer sans anicroche.
Car il ne s’agit pas, dans cette histoire, de politesse basique, dont, je ne doute pas, ce collègue dispose. Il s’agit véritablement d’une porte entrouverte sur ce lieu tellement quotidien et méconnu qu’est l’école.
Ce qui m’amène au point névralgique de ce texte, dont je vous prie d’excuser le côté indigeste : l’école reste trop méconnu.
Dans mon bahut, à Ylisse, un petit groupe de collègues super motivés épaulés par des chercheurs en science de l’éducation ont invité des parents à venir assister à des cours, que ce soient les leurs ou ceux de leurs enfants. J’ai pu discuter avec certains d’entre eux, ébahis par quasiment tout : le rythme d’une heure de cours, le contenu réel d’une activité, les interactions entre enfants, avec l’enseignant… Tout ou presque était nouveau.
Ce qui explique à mon sens la violence des réactions lorsque l’on produit un fragment de discours décorrélé de son contexte comme celui qui nous occupe aujourd’hui.
Nous naviguons sur un océan de confusion. Et dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les adultes ne parviennent pas à se faire confiance, parents et profs, profs et direction, profs entre eux et j’en passe…
Alors c’est bien beau de pondre un texte indigeste pour chouiner, mais que faire ?
Je pense qu’ouvrir les établissements scolaires aux parents est une piste prometteuse. Non comme des juges ou des arbitres, mais comme l’un des participants à l’éducation de leur môme. Qui peut donc aller se renseigner sur la façon dont sa fille ou son fils passe le plus clair de son temps éveillé. Mais plus que cela, et même si je sais parfaitement qu’il s’agit d’une tâche à côté de laquelle le rocher de Sisyphe est un gravier de pouzzolane, nous laisser à tous le bénéfice du doute. Ne pas réagir violemment quand on découvre une histoire sur facebook ou ailleurs, qu’elle parte d’un prof, d’un élève ou d’un parent. Nous demander d’où viennent les informations, ce qu’il s’est passé, et prendre le temps de réfléchir.
C’est chiant. Pas sexy. Et surtout, ça demande du temps, du silence, et une discipline mentale, trois éléments de plus en plus difficiles à appliquer aujourd’hui (hashtag vieux con).
Alors navré d’avoir moi aussi dérogé à ces trois piliers. Et je continuerai, de mon côté, à essayer de montrer le plus de facettes possibles de ce boulot, à ouvrir toutes les portes, et à tenter de répondre, de la façon la plus claire et la plus cohérente possible aux interrogations éventuelles.
Ce n’est pas de l’auto-promotion ou du narcissisme en marche. C’est une promesse que je me fais.
Et maintenant, je me tais.