Lundi 12 février

C’est parti pour la semaine projet-de-la-mort durant laquelle nous sommes censés enseigner si possible en activités fun choupi différentes et avec d’autres collègues.

À laquelle tu ajoutes qu’il y a des contrôles communs à toutes les classes.

À laquelle tu ajoutes les troisièmes qui passe deux oraux.

À laquelle tu ajoutes la récente fermeture des bahuts du coin pour cause de neige, ce qui a foutu le bazar dans tes cours et empêché les élèves d’être convenablement préparés au bousin (l’élève, cet être d’habitudes).

Et ben tu obtiens la recette parfaite pour une sacrée pagaille, tant pour les mômes que pour l’ensemble des adultes du collège, surveillant et CPE courant partout pour distribuer des emplois du temps, profs récupérant leur cheptel au petit bonheur de la chance, et gamins tentant de naviguer dans les méandres de ce chaos, parfois consciencieusement, parfois surfant sur les failles tel un champion de body board.

Me concernant, j’ai 23 heures de cours cette semaine (contre 18 habituellement)… de la petite bière face à M. qui en totalise 27, dont six aujourd’hui devant la même classe. Une curiosité perverse me pousse à me demander si c’est elle ou les chiards qui passeront par la fenêtre en premier (la connaissant, je dirais les chiards).

J’entame de mon côté une matinée par deux heures avec les troisièmes Max, ce qui n’est pas mal non plus, il faut bien le dire. Je profite de leur humeur amorphe du lundi matin à 8h30 pour bosser sur une dictée, tâche dont ils s’acquittent avec bonne humeur… enfin disons qu’ils le font sans que le volume de leur activité ne fasse se décoller les affichages de la classe.

Mis en confiance, j’entame la deuxième heure sur un travail d’écriture de discours qui devrait déboucher sur un concours d’éloquence. 

Et là, c’est le drame.

À l’idée qu’ils vont s’exprimer devant un public les troisièmes Max montent de douze milliards de cran en pression et l’heure se passe dans un capharnaüm sans nom. Je finis l’heure au bord de la crise de nerfs, la bave aux lèvres, mais tous les mômes, me regardent innocemment, un discours ma foi pas mauvais devant eux. Je jette un coup d’oeil à M., par la porte d’en face, dont les élèves travaillent avec application limite en tirant la langue et je réprime mon envie de me rouler par terre en criant que c’est pas juste.

Suivent deux heures avec une cinquième que je n’ai pas, celle de T. Avec leur prof d’anglais, Lady A., nous leur faisons écrire un dialogue en anglais sur le monde de la chevalerie. Le bouillonnement d’idées donne lieu à des échanges assez surréalistes :

“Et là, les chevaliers ils se disputent parce que l’un a volé l’or de l’autre !
– Ah non ah non, je veux pas être le voleur, moi !
– Bah t’as qu’à dire que c’est pas de l’or que t’as volé, mais sa femme.
– OK, bon ça va alors !”

Pendant ce temps, une reine va voir une enchanteresse pour que celle-ci la transforme en chevalier, afin de combattre les inégalités dans son royaume.

Chacun son dialogue…

L’après-midi et un sandwich expédié plus tard, deuxième manche avec les troisième Max (l’emploi du temps de cette semaine est assez incongru) : vu la catastrophe de la matinée, je décide de faire cours de façon plus classique. J’entame un chapitre qui me tient à cœur, celui sur la science-fiction. Je leur lis la préface des Robots d’Asimov, un extrait de Frankenstein, et leur en montre deux adaptations, cinéma et télé. On discute résurrection, magie noire et poésie, nécromancie et vie de Mary Shelley, qui conserva le cœur cristallisé de son mari sur sa table de travail. Les troisièmes retrouvent leur rire de sixièmes, certains se cachent les yeux, d’autres veulent savoir si l’électricité, ça marche mieux pour créer la vie que les formules magiques. On passe un chouette moment. C’était pas un projet, mais ils ont pris plein de notes.

16h-18h. Heures lourdes, fatigantes, avec des cinquièmes, qui sont déjà épuisés. Surtout Gabocha, dont les paupières se ferment, et la bouche se crispe en quelque chose de dur, que je ne lui connais pas.
Nous sommes deux enseignants pour ce cours, je l’amène dans le couloir pour comprendre ce qu’il lui arrive. La voix qui tremble et l’eau aux yeux, il me raconte. Problème sur lequel j’ai zéro prise. Zéro. Ça bousille sa scolarité, mais, pour le coup, sa scolarité ne peut rien pour l’aider. Problème du dehors, d’une sphère totalement inaccessible. Je balbutie que je suis désolé, que je ne peux rien sauf l’écouter, autant qu’il veut. Lui dit que c’est normal d’en avoir marre, normal de vouloir que la réalité soit autre.
Je suis désemparé, j’ai les mots qui déconnent, je m’entends lui demander ce qu’il aime lire. Il me répond “Cédric” avec sa voix de tout petit garçon. Je lui demande s’il connaît le petit Spirou, ça ressemble un peu, il me dit que non, je lui dresse le portrait de Monsieur Mégot, le prof de sport, et ça le fait rire. Je ne peux absolument rien de plus.

Sept heures dans les godasses et déjà épuisé.

Demain rebelote. Mêmes horaires. Et autant de marathons à effectuer.

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