
Je n’ai pas eu le temps de repasser par chez moi. C’est donc mon sac de cours encore sur le dos et la tête pleine des trois heures passées avec les 4èmes et 5èmes Glee, c’est donc prof jusqu’au bout des ongles que je traverse Paris dans le sens de la largeur pour me rendre à l’anniversaire de C.
C. vit dans une colocation magique, avec M., qui a fait plein d’études incroyables, qui veille sur sa famille d’adoption et qui est AED ; avec J., qui a transformé l’appartement en petit nid d’écologie et d’humour. Avec Mk, qui parle de son bel accent allemand brisé.
Nous sommes neuf ce soir, et comme d’habitude dans la coloc magique, tout le monde parle en même temps mais personne ne s’interrompt. Grisés de punch coco doux comme un nuage et de gâteau au beurre de cacahuète, nous explorons nos vies respectives.
Quand arrive mon tour, je parle beaucoup. Trop. Et mes aventures, à quelques dizaines de kilomètres d’ici, reçoivent autant de respect et d’admiration que le récent voyage de C. à Yokohama. C’est la magie du lieu : chacun est aimé pour ce qu’il est.
Parmi les invités, il y a E. “On ne se voit pas souvent, on ne se parle pas beaucoup, mais tu es là est c’est…” fait-elle en décrivant un lien entre elle et moi. J’ai pour E. une admiration sans bornes. Elle étudie pour écrire au cinéma et porte ses joies comme sa noirceur avec bonté.
“Quand je te vois, je vois une autre version de ce que j’aurais pu être.”, me dira-t-elle à un autre moment. À ses côté, V. sourit. V. aux gestes déliés et au visage aristocratique. V. qui écrit pour la télé. V. que je ne vois que par éclairs fulgurants.
Ouais. Tous les trois on aurait pu se retrouver projetés sur les chemins qu’arpentent les autres. Par notre amour des mots, des embranchements de narration, par nos chaînes laborieuses.
C’est dans ces circonstances que je comprends que je ne fais pas un métier par défaut. Banal ou incolore. E. m’explique mieux que toute formation en quoi être prof, enseigner non pas à une centaine d’élèves mais à un élève + un élève + un élève + un élève… et y mettre de l’ardeur est une tâche digne que l’on s’y consacre avec joie.
C’est aussi pour cela que je pense de plus en plus souvent à partir. Pour m’en aller sur cette impression. Que je suis une vie possible d’E., une vie belle et exigeante, une vie laborieuse et exaltante.
Une vie de prof.