Jeudi 15 février

Matinée du chaos.

J’entame la journée par la surveillance d’un devoir de maths des troisièmes Max. Moment à peu près aussi agréable qu’une soirée SM quand on n’est pas adepte de la pratique : les élèves gémissent et transpirent devant le sujet. Ils me demandent de l’aide et me voient tourner la tête à 180 degrés, les yeux révulsés quand je tente d’effectuer la première question du premier exercice. Visiblement, la muse des maths et moi ne nous sommes pas réconciliés depuis ma propre période de collège

“Ah ! Du coup vous comprenez ce qu’on ressent, pour une fois, monsieur ! Genre quand comprend pas.
– On le comprend quasiment tout le temps en fait.
– Sérieux ? Ça doit pas être facile pour vous, en fait !”

C’est sur cette paillette d’empathie que je me dépêche de descendre deux étages pour récupérer les cinquièmes Arkham. A., qui co-enseigne avec moi cette semaine, a découvert la première moitié d’entre eux lundi et les a trouvé fort mignons. Je la vois changer de visage en découvrant le contingent du jour. Sur les dix élèves que nous recevons, cinq auraient presque besoin que l’on s’occupe d’eux individuellement. A. jongle à merveille entre le déficit chronique d’attention de Chaco et la violence de Sid. A. est contractuelle et enseigne habituellement aux enfants allophones. J’aimerais la regarder, reprendre les mômes avec patience et fermeté. Mais d’autres ont besoin d’adultes. À commencer par Mose, qui, comme à l’habitude, crie, s’agite, et insulte ses potes, jusqu’à ce que je vienne le voir. Il passe de caïd de la cité à élève doux et en perdition en l’espace d’un clin d’œil. Me demandant des conseils, me parlant de cette émission sur les chevaliers qu’il a vu hier, qu’elle était trop bien, monsieur, et que son histoire, il va bien s’appliquer à l’écrire.

Je fulmine.

Je fulmine parce que je me sens pris en otage. J’ignore si Mose a vraiment besoin d’avoir à côté de lui un adulte ou s’il a parfaitement saisi ma démarche, notre démarche au collège, celle qui fait que plus tu es pénible, plus on s’occupera de toi. Dans le doute, je me dis qu’il est perdu. Et que j’ai aujourd’hui l’occasion de lui fournir un peu d’aide. De combler un peu le gouffre de son rapport à l’école.

À côté de lui, Gabocha, le seul que je retrouve depuis lundi, pleure doucement. Il souffre terriblement du bras depuis ce matin, et l’infirmière n’a rien pu faire. En désespoir de cause, je lui noue autour du cou ma grande écharpe du Docteur et lui passe son bras dans le nœud. Grand sourire.

Pendant deux heures, avec A., on soigne comme on peut.

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