
Donc, il y a du harcèlement en cinquième Glee.
Je me doutais bien que la situation n’était pas parfaite. Que les relations entre mômes n’étaient pas toujours idylliques. Que nos multiples interventions ne parvenaient pas à déraciner un truc pas très sain.
J’avais décidé – sans doute par lâcheté – que c’était quelque chose sur lequel je n’avais pas totalement prise. Et que, surtout, on n’était encore loin d’en être là. Parce que tous les mômes souriaient, parce que je n’avais jamais d’élèves qui venaient me voir à la fin du cours.
Peut-être que leur prof principal leur a transmis sa peur des conflits, sa dissimulation aussi. Mais il n’y a plus à tergiverser : c’est encore une fois Monsieur Vivi, béni soit-il, qui me met devant l’évidence, après qu’un élève ait pété un plomb, victime d’injures homophobes, pendant le cours d’orchestre.
Je n’ai jamais voulu, ni prétendu que la 5e Glee soit la classe parfaite. Mais je me disais qu’au moins, ce qu’ils avaient vécu avait tissé quelque chose de puissant. De fort entre. Guess again, Monsieur Samovar. Monsieur Samovar qui a tout faut en ce moment. Qui ne parvient pas à faire cours correctement à ses troisièmes Max dont deux se sont violemment empoignées aujourd’hui (quatre personnes pour les séparer tout de même). Monsieur Samovar qui ne parvient toujours pas à retrouver une relation de travail sereine avec une collègue, chaque tentative de réconciliation semblant n’aboutir qu’à de plus gigantesques malentendus, Monsieur Samovar, surtout, aveugle à la souffrance de gamins qu’il a pourtant juré, dans le secret le plus grotesque, de protéger, dans le petit sanctuaire de sa salle à qui il a promis de donner les armes pour être forts, pour être intelligents, et surtout, pour être bons.
Tout. Faux.
Monsieur Samovar qui s’apitoie trop sur lui-même.
“Ça va ? Tu as l’air…
– Dépité.
– Exactement. Dépité.”
F. C’est F. évidemment. F. la prof d’appui, toujours filant de classe en classe pour apporter aux mômes de sixième une assise solide pour le reste du collège. F. m’entraîne dans son bureau.
“Non mais tu as du travail.
– Là je suis en temps de concertation. Alors on va se concerter.”
Avec une voix qui ne tremble pas trop, je raconte. Et F. fait ce qu’elle fait toujours. Elle cherche des solutions. Concrètes. Me donne sa vision du problème, écoute la mienne. Elle ne dit pas de mots de réconforts, elle me réconforte, me sort du trou par le plus insistant et le plus délicat des coups de pieds au cul. Il va falloir que je mette en place des trucs. Que je réunisse les élèves, non pas pour leur expliquer, moi, ce que je ressens, assez d’ego, mais pour extirper à la racine ce qui se passe dans leurs profondeurs. F. me donne des méthodes et des moyens. Et je ressors la tête haute. Pas rassuré, mais avec à nouveau un but. Parce que c’est ce que font les profs, aussi. Ils tentent. Encore. Se plantent, tombent, se relèvent. Et, comme Monsieur Vivi, comme F. aujourd’hui, tendent la main à ceux qui restent à terre.
J’ai dix ans de métier et rien du tout. Ça sera comme ça tant que je resterai prof, je crois.
Fin de journée, en 3ème Tardis.
“Monsieur, je crois que je comprends ce que vous nous dites en faite. Les personnages de roman, ils vivent des trucs pour qu’on les comprenne sans avoir à les vivre nous, soit parce que c’est trop long, soit parce que c’est trop dangereux.”
Toujours une étincelle.