Lundi 26 mars

Les deux heures de cauchemar du lundi avec les troisièmes Max se déroulent sous le signe de la différenciation. Deux gamins glandouillent à peu près calmement (le premier doit être à mon cours pour la cinquième fois de l’année et n’a aucune idée de comment fonctionne une heure de français, l’autre a décidé qu’il ne viendrait que pour obtenir son orientation. Pour le moment, je suis désarmé face à eux.), six recopient les conjugaison de être et avoir à tous les temps simples – “parce qu’on en a besoin monsieur”, argument que je ne peux dénier – et les seize autres sont plongés dans une série de documents divers qui doivent les aider à reconstituer la vie d’Arthur Rimbaud, en prélude à un nouveau chapitre du cours.

Brutalement, Fletcher lève la tête, l’air révolté :

“Aaaah mais il était lesbienne en fait !”

Cherchant désespérément à réfréner une furieuse réminiscence de Criquette Rockwell, je parviens à rester neutre :

“On dit homosexuel.
– Mais non, monsieur, homosexuel c’est pour les filles, me lance Nina, de l’autre bout de la classe. Pour les hommes on dit gay !
– Alors non. Et oui. Homosexuel c’est pour tout le monde, et gay, en effet, c’est pour les hommes. Mais c’est un terme plus récent que Rimbaud.”

Un silence de mort est tombé sur la classe. Les gamins me fixent avec une intensité que je tuerais pour qu’ils aient quand je leur explique le présent du conditionnel. Les questions continuent d’affluer.

“Monsieur, là ils disent qu’il vivait dans une communauté de poètes. C’est genre tous les homosexuels qui vivent ensemble, là.
– Nooon. C’était juste des poètes qui, ainsi, pouvaient travailler et échanger ensemble.
– Mais à Paris, il y a bien un quartier où on doit aller quand on est gay non ?
– Alors, on n’est pas obligé d’y aller. Mais il y a un quartier gay, oui, qui s’appelle le Marais.
– Et il n’y a rien pour les lesbiennes ? Et pourquoi un quartier pour que les gays ?
– Wesh vazy si tout le monde il leur parle mal, peut-être qu’ils veulent être un peu tranquilles.
– J’avoue. Moi je serais trop mal qu’on me parle mal juste si j’étais lesbienne…
– Et à part les soucis de syntaxe, vous ne pensez pas que commencer par ne pas mal parler des homosexuels, ça éviterait bien des soucis ?
– Monsieur, mais quand vous expliquez, genre ça paraît simple et tout. Mais venez, venez expliquer ça dans ma famille, et d’un coup, c’est plus compliqué.”

Bruyante approbation dans la classe.

L’ignorance des gamins sur le sujet pourrait être hilarante si elle n’était pas l’un des fers de lance de la violence. Mais aujourd’hui, la victoire, pour une fois, est aisée. Il y a peu d’ennemis moins dangereux, quand on est enseignant, que l’ignorance d’une classe curieuse.

Un point pour Rimbaud.

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