Mardi 17 avril

J’ai perdu mon portefeuille aujourd’hui. 

Rétrospectivement, je me dis que c’est une rétribution cosmique. De ce qu’il se passe en ce moment, en ce deuxième jour de stage de répétition du spectacle de fin d’année

Ça commence par A., la prof-doc, qui a rejoint l’équipe des profs impliqués dans le projet, se plongeant dans la conception des décors et des costumes avec une ferveur de samouraïs. Elle a converti une bande d’ado inhibés aux costumes fluos et paillettes (pour une moitié d’entre eux), et à la peinture phosphorescente (pour l’autre). Ils sont prêts à se laisser teindre les cheveux et à porter des tutus.

Ça continue avec Aria. Aria est un peu la caution “Cercle des poètes disparus” des cinquièmes et quatrièmes Glee. Elle n’aime rien tant qu’être sur scène. Son regard ne brille jamais autant que lorsqu’on lui explique, après plusieurs essais, que son intention était juste sur scène, et qu’on l’appelle Deliah, le nom de son personnage sur scène. Aujourd’hui, pour la première fois, elle m’a demandé “comment je lis ça, monsieur ?” Première demande de conseil. À vivre comme un adoubement.

Adoubement connu aussi avec Locke, qui joue le père du personnage principal. Une sorte de vagabond magnifique. À Locke, j’ai prêté la veste gothique chic à dentelle noire et boutons brillants que mes parents m’ont offert à Noël. Une fois qu’il l’a enfilé, qu’il a eu entre les mains une fausse canne et un chapeau haut de forme déglingué, la salle de répé a tremblé. Le môme qui se pliait gentiment aux consignes est devenu ce mec de quarante balais, glandeur. Tellement en sécurité qu’il improvise avec joie sur son texte. Et qu’il améliore mille fois le vivant du livret.
On rigole beaucoup tous les deux. Je ne suis que son prof de stage, c’est un rapport totalement éphémère, totalement égoïste. Et pour une fois, ça ne prête pas à conséquence.

Face à Locke, Serra. Serra est appliquée, sérieuse, souriante au naturel. Mais quand elle joue la mère du héros, elle doit devenir la froide dirigeante de la Ville d’en Haut. Et émettre un rire inquiétant. Elle essaye, il en sort un murmure gêné. Je me tourne vers le reste de la troupe.

“Quelqu’un aurait un rire inquiétant pour Serra ?”

Les forts en gueule s’en donnent à cœur joie, et bientôt, la salle de répétitions résonne des trilles d’apprentis Docteur Denfer. Quand brutalement, un ricanement sonore nous dresse les cheveux sur la tête. La tête renversée en arrière, Serra fout la honte à des millénaires d’hilarité démoniaque. Bouche bée, nous la regardons.

“Je crois que je l’ai trouvé, monsieur.”

Nous sommes encore dans l’exaltation. La recherche, le débroussaillage. Fais des photos, plein de photos avec ton coeur, me dis-je, comme me l’a déjà conseillé Monsieur Vivi, qui noue des liens de musiques avec les sixièmes Glee, à l’autre bout du collège. C’est cliché, c’est trop beau. Et pourtant, c’est vrai, tout aussi vrai que le laborieux, que le triste, que le difficile.

Alors s’y plonger. Totalement.

Et du coup, perdre son portefeuille, hein…

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