Mercredi 25 avril

Io est un pilier.

Depuis deux ans, Io est mon élève la plus régulière, la plus sérieuse. Ses résultats sont d’une stabilité hallucinante, quelle que soit la matière, et son comportement ne flanche jamais. Io écoute en classe, participe aux activités proposées, obtient de très bons résultats – toujours très bons, jamais moyens ni excellents – quand elle est évaluée. Io est polie et respectueuse. Et très belle aussi.

Dans le spectacle de cinquième Glee, elle est la seule à ne pas avoir demandé un rôle en particulier. La seule aussi à connaître l’intégralité des textes. Quand on lui demande si sa position de figurante lui convient, elle a un sourire adorable et énigmatique : “Oui, évidemment.” Pendant la récrée, au lieu de jouer au ballon, elle répète ses danses avec une copine.

Et puis Io fait une rencontre, comme ça arrive souvent.

Elle fait la connaissance d’une veste.

La veste elle est à moi. Mes parents me l’ont offerte pour Noël. Un vêtement superbe et délirant, cintré noir, coupé trois quarts, avec des boutons ouvragés et des manches en dentelle. Je l’ai prêté à l’un des mômes qui joue le père du héros, et à qui elle va parfaitement. Ça lui donne une classe folle.

Io contemple la veste et l’impensable se produit. Sans demander l’autorisation, elle tend la main et l’enfile. Et pour faire bonne mesure, se munit aussi de la canne et du chapeau haut-de-forme qui complètent le costume.

“Monsieur, regardez-moi !”

Elle ne demande jamais à ce qu’on la regarde. Je lève les yeux d’une poignée de feuilles et reste bouche bée. Devant moi, rayonnante de toute l’énergie de l’adolescence, il y a une sorte de créature divine. Une prêtresse vaudou ou une aventurière gothique. Io a écarté les bras en une posture exagérément dramatique et son visage rayonne d’un truc puissant, que je ne lui avait jamais vu. Comme un idiot, je ne peux que balbutier :

“Ça vous va tellement bien…
– Vous l’avez achetée où monsieur ?”

Je suis à deux doigts de lui dire que ça n’a aucune importance, que je la lui donne parce qu’elle la porte mieux que tout le monde. Dans les plis de la veste, il y a une part d’Io qui, si elle ne l’oublie pas, si les adultes en prennent soin, aura le pouvoir de sauver le monde.

Et plus que tout, de la rendre heureuse.

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