Dimanche 29 avril

Et le dimanche, normalement, on s’évade. Ce dimanche sera un peu différent et, je l’espère, restera une exception, M. Blanquer.
Car oui, c’est à vous que j’écris. Entre autres, parce que les chances que vous lisiez cette bafouille sont à peu près égale à celles qu’Olenna Tyrell revienne dans la prochaine saison de Game of Thrones, à dos de dragon en hurlant “What’s up bitches ?”
Vous voyez, Monsieur Blanquer, depuis trois ans, j’écris en ligne un journal de prof. Un journal qui a deux objectifs : me libérer des scories de la journée et réfléchir, quotidiennement, sur ce boulot immensément complexe qu’est celui d’enseignant.
Je suis lu par quelques milliers de personnes, une poussière à l’échelle d’internet. Des personnes qui, parfois, commentent ces publications via une page de réseau social.
Sans doute est-ce dû à la taille microscopique du groupe, mais le nombre de fois où les interventions n’ont pas été mesurées, constructives, respectueuses et pourtant sincères et lucides peut se compter sur les doigts d’une main. En trois ans, je trouve quand même cela impressionnant.
Hier a été une journée qui m’a laissé médusé.
Je vous explique : le matin, je poste une débilité, commentant votre récente publication d’un ouvrage à destination, principalement, des enseignants du primaire. De façon un peu lourdingue – à 35 ans, je crois que mon humour est condamné à ne plus évoluer – il brocardait le fait que nombre des directives amenées comme des avancées ou de sains retour à des bases cohérentes sont en réalité déjà présentes dans les programmes comme le montre d’ailleurs cet article. Et que, de mon point de vue individuel, je voyais principalement dans ce texte un objet de communication (sans rancune bien entendu).
Stupéfaction. En quelques heures, les commentaires quant à ce mot “d’esprit” (notez les guillemets) ont viré à une empoignade telle qu’on en voit dans la cour à 10h30 quand Lorelei dit à Valéria que ses rajouts sont vachement apparents. Des personnes que je lis et que je suis qui s’expriment de façon généralement mesurée se sont retrouvées – moi compris – aspirées dans une polémique dont j’ai toujours du mal à saisir les bases.
Et je me morigène d’avoir dérogé à une règle à laquelle j’essaye en général de m’astreindre : savoir la fermer.
En effet, Monsieur Blanquer, je peux comprendre en quoi l’ouvrage que vous avez fait circuler est rassurant. Après une réforme du collège hasardeuse et, surtout, menée à un rythme bien trop effréné et manquant cruellement de méthode, après un changement des rythmes scolaires totalement chaotique, il est évident qu’enfants, parents et profs aspirent à un retour au calme. À des repères précis.
Toutefois, et en tant que connaisseur du monde de l’Éducation, vous ne pouvez pas l’ignorer, il n’existe pas un chemin précis pour atteindre les objectifs que nous nous fixons avec les élèves. L’éducation est par essence empirique. Elle nécessite que chaque enseignant passe au prisme de sa façon de faire et de ses classes les orientations prescrites par le Ministère. Et ce qui me dérange énormément dans le discours ambiant, autour de l’Éducation, est qu’une masse imprécise (la ministre précédente ? Les ministres précédents ? Le camp de ceux que l’on nomme, dans le sérail “les pédagogistes” ? La génération d’avant des profs ? Mai 68 ? Cthulhu ?) aurait éloigné l’Éducation Nationale des “bonnes” méthodes. Des méthodes simples et saines, assimilées grâce à des méthodes évidentes.
Je ne peux y croire.
Je le serine à longueur de billets : nous sommes des danseurs. J’ai amené en Seconde Générale avec un niveau très satisfaisant des troisième en appliquant presque à la lettre les méthodes que vous préconisez actuellement. Tandis qu’avec d’autres, si je m’étais entêté dans cette démarche, je n’aurais pas réussi à en placer une. Et que oui, la promotion des 3eA d’il y a trois ans a appris davantage de grammaire lors d’un projet mêlant les discipline que grâce à des dictées hebdomadaires, dictées qui permettent à Augustine, cette années, de passer de 12 à 18 de moyenne.
Dussé-je passer pour un adepte du consensus mou, je hais cette vision de la communauté éducative partagée entre des Frankenstein faisant péter aux nez des élèves leurs expériences merdouilleuses et des rigoristes adeptes des tables de multiplication chantées sur l’air des Choristes.
Dussé-je passer pour un neuneu incapable de formaliser ma pratique professionnelle, je pense qu’il est nécessaire, chaque année, de reprendre ses cours afin de les adapter aux profils de classe, que le COD sera appris via un manuel de grammaire, une leçon écrite au tableau, une pièce de théâtre rédigée par l’ensemble de la classe, un concours de slam. Toutes les méthodes ne se valent pas. Mais toutes les méthodes doivent être envisagées.
Et l’adaptation présuppose une formation des enseignants solide et rigoureuse. Formation qui ne semble pas pour le moment, une préoccupation de ce gouvernement.
Je ne vous ferai pas de procès d’intention, Monsieur Blanquer, et je persiste à croire que toute personne nommé à un poste comme le votre – oui, en plus d’être consensuel et neuneu, je suis un bisounours – a une ambition sincère pour les élèves français et le personnel dont il a la charge.
Mais proposer un vademecum de recettes, psalmodier en boucle l’antienne du “retour aux fondamentaux”, aussi rassurant que cela puisse sembler, me semble terriblement contre-productif.
Et je conclurai cette tentative de mots par deux points :
– Tout d’abord, que je m’appliquerai, plus que jamais, à ne pas commenter les décisions ministérielles. Pour la simple raison que je ne pense pas qu’hormis échauffer la bile, je ne pense pas que je porterai une parole intéressante.
– Ensuite que, toute honte bue, je pense que les témoignages d’enseignants sont importants. Parce qu’ils montrent, justement, toute la complexité du boulot. Toute la nécessité de la rigueur et de l’adaptation, de l’innovation et de la rationalité. Parce, que, tout simplement, nous faisons bien notre travail, et qu’il faut le montrer, l’expliquer. Comme tant d’autres. Parce que nos paroles sont précieuses.