
Pour conclure cette semaine gruyère, un vendredi comptant double. À commencer par la remise des copies de brevet blanc aux deux classes de troisièmes. Qui commencent immédiatement le marchandage :
“On peut avoir un devoir noté pour rattraper la moyenne ?”
Rattraper la moyenne. C’est leur grand truc. Je bataillerai deux heures durant à essayer de les faire bosser. Rien à faire, ce qu’ils veulent c’est effacer cette vilaine note, la voyant comme la maladie et non le symptôme. Y., le CPE venu pour leur faire noter quelque chose dans le carnet leur passe un ronflon.
“Il dit toujours qu’il faut qu’on travaille davantage.”, grogne Oulan après son départ.
“Et vous pensez qu’il a tort ?
– Oui ben ça va, on travaille depuis la sixième, heureusement que c’est bientôt fini !
– Euh… vous la voyez comment, la vie après le collège ?
– Tran-quille, monsieur. Plus personne pour nous dire quoi faire.
– Euh… les profs de vos lycées, peut-être ?
– La vie monsieur ! (Ils disent “la vie”, depuis que j’ai interdit “la vie de ma mère”), mon frère il est jamais allé dans son lycée pro, et il joue à la PS4 quand il veut. Moi, j’attends que ça !”
Dans ces moments là, je regarde Jézégonde, aussi gracieuse que son prénom est vilain. Jézégonde, dont l’intelligence illumine le visage, Jézégonde, passé de 8 à 16 de moyenne en français. Jézégonde qui est un peu la seule troisième pour qui j’ai l’impression de bosser en ce moment. Les troisièmes Max ne savent pas à quel point la vie de nombre d’entre eux a été sauvé par l’attitude de leur pote, devant qui je me sentirai un peu honteux à jouer du thérémine avec leurs intestins.
Envie visiblement partagée par T. que je retrouve à l’heure de midi. Même sentiment de lassitude et d’inutilité. Qui m’attriste terriblement. T. est devenu, en quelques années, le collègue de français que je respecte le plus professionnellement. Et pour le coup, je suis capable de mettre de côté l’affection totale que j’ai pour lui. Les cours de T. sont d’une clarté et d’une rigueur incroyable, et il parvient, malgré tout, à les mettre à portée de tous. Il parvient le tour de force de ne jamais transiger sur ses exigences tout en prenant le temps de s’intéresser à tous ses mômes.
Qui pourtant, en troisième, se comporte exactement comme mes élèves. Découragement de ce type extraordinaire, face auquel je n’ai à opposer que quelques faibles mots. Je suis en colère. En colère contre des mômes qui, en fin de troisième, n’ont pas l’honnêteté de prendre une once de responsabilité sur leurs épaules. Oui ça demande du courage de se dire que son avenir dépend avant tout de soi. Mais merde. C’est aussi ça être une bonne personne.
J’ignore si mes cinquièmes le deviendront, de bonnes personnes, mais les deux classes arrivent à me consoler de cette matinée difficile. Les Glee qui, égaux à eux-mêmes, enchaînent un contrôle et une répétition du spectacle de fin d’année (J-17, je me fais pipi dessus, un peu).
Et puis les Arkham. Qui continuent à se comporter en élèves d’Epinal. Petit cahier toujours bien propre, cours de la bonne couleur, révisions bien faites. J’hallucine sur leurs contrôles communs, qu’ils ont mieux réussi que les Glee, devant le fait que Bob, qui écrivait sur trois lignes d’un coup au début de l’année, fait maintenant tenir ses lettres sur une interligne. Sur le fait qu’ils assimilent de 16h à 17h ce que c’est qu’une scène d’exposition. La douce sérénité d’apprendre.
Je quitte le bahut l’esprit en miette de tant de contradictions. La voix de Monsieur Vivi m’apaise comme souvent, comme à chaque fois que nous parlons de nos vies et de notre boulot. De notre vision du monde.
Recoudre, un peu, l’infini chaos.







