
Si le lundi après-midi est – vous l’avez remarqué – invariablement infernal depuis le début de l’année, je dois reconnaître que le lundi matin est son opposé inverse. Une heure d’aide aux devoirs – je continue à l’appeler ainsi – durant laquelle mon service de renseignements favoris, les Demoiselles de Rochefort, me tient au courant des derniers potins qui agitent Ylisse, tout en révisant assez approximativement la différence entre une médiatrice et une bissectrice (et en me chambrant abondamment devant mon abyssale nullité en maths.)
Heure qui s’enchaîne par une heure de retenue que j’ai mise à deux gamines de cinquième Arkham, qui m’expliquent, enthousiastes, à la fin, que pour une fois, elles ont pu faire leur devoir et ne seront donc pas collées par un collègue. Une sorte de colleception, si je comprends tout.
Les cours commencent vraiment, avec deux heures de cours de cinquième, durant lesquelles j’explique respectivement la mise en abyme, à l’aide de la scène du sac de Scapin et de la Vache qui rit (c’est bien entendu au moment où j’affiche glorieusement le logo en haute définition que surgit la Principale Adjointe pour demander un renseignement. Je crois qu’elle adopte désormais me concernant la technique du soupir désabusé.) et celle des différentes mises en scènes. Chaque classe, à sa manière, semble apprécier. Les cinquièmes Arkham ont développé, à l’issue de cette année, une curiosité autre que celle des Glee à l’égard des cours, bien que différentes. Là où les Glee aiment manipuler, les Arkham aiment assimiler, et organiser les connaissances.
Sauf Nanami.
Nanami à qui les mômes parlent de moins en moins. Nanami qui crache, à la sonnerie de midi “Azy, comment vous forcez trop, avec le prof !
– C’est toi qui force, répond sa copine Nina. C’est bien, en ce moment, et tout le monde est d’accord.
– Genre.”
Nanami n’est que colère. Ses potes voient à présent que son jeu de bonne élève insolente n’est qu’affectation, autant que les adultes, et elle n’arrive pas à en sortir. Elle ne veut pas en sortir. Et toutes les tentatives de communication restent vaines.
D’étouffante, la chaleur devient accablante durant l’après-midi. Je cherche une salle plus fraîche pour abriter des troisièmes Max assommés soit par la digestion, soit par l’absence de nourriture, pour ceux qui font le ramadan. “Tu aurais dû faire cours dehors”, me fait L., le plus sérieusement du monde. Parfois je crève de jalousie à l’égard de L. qui serait capable d’enseigner les maths à un caillou, et avec qui bien sûr, ça marcherait dehors, alors que je suis à peu près certain que ça virerait à l’Apocalypse me concernant. Et elle fait tout ça avec une modestie absolue. C’est normal.
Malgré tout, nous continuons à explorer La peste, dans la canicule. Quand l’agitation commence, je rappelle sèchement que désormais, le conseil de classe est fini, que je ne les considère plus comme des collégiens mais comme des étudiants qui ont besoin de façonner, vraiment, leur intelligence. Que j’ai sué – sans jeu de mots – sur ce cours et qu’ils vont aussi suer parce que c’est compliqué et c’est normal. Et, miracle, ça fonctionne.
“Ils bossaient bien.”, me dit B., le prof de techno, ex-baroudeur de lycée pro, un peu plus tard. Venant de lui, et de son côté bourru à qui on ne la fait pas ça me fait plaisir.
Prendre les petites victoires d’ego quand on peut…
Départ d’Ylisse. Sur les quais, trois ex-élèves. Survêtements carrément dégueu, ils fument la chicha en attendant le RER. “Non mais c’est le fond du fond là !” leur balance S., une AED, en rigolant. Ils protestent un peu. Pas beaucoup.